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Ex Machina : Robots au féminin…

Ex Machina : Robots au féminin…

ex machinaL’Homme et la machine. Ce duo romantique –puisque souvent tragique – maintes fois narrés au cinéma depuis Métropolis de Fritz Lang (1927), fascine toujours autant par les potentiels philosophico-narratifs d’une relation entre un créateur et sa créature. Ceci est encore plus vrai depuis l’avènement des programmes informatiques (milieu des années 50) et l’existence de l’I.A (Intelligence Artificielle), machine complexe capable d’exprimer des sentiments et de développer un certain niveau de conscience. Avec Ex Machina, Alex Garland (écrivain (La plage) et scénariste (28 jours plus tard, Sunshine), qui signe ici son premier film) ne s’écarte pas d’une certaine tradition propre à la S-F en nous conviant dans un huis clos où l’étrange se mêle au malsain.

En effet, le réalisateur récite sa leçon mais ose, par moment, se jouer des codes d’un genre en modélisant dans un espace clos les interactions d’un trio original afin de servir, puis de soutenir, la mise en tension d’une histoire volontairement plus proche du thriller gothique que du récit métaphysique. Ce que le film gagne en sensationnel (dans son rapport au dérèglement des consciences, des identités, dans un jeu de masques), il le perd en profondeur d’analyse. Si l’ I.A (Ava, jouée par la magnétique Alicia Vikander) n’est pas sacrifiée sur l’autel du roman noir, sa représentation, sexuée au possible, recodifie l’axe initial qui s’arc-boutait sur l’invitation d’une tierce personne (Caleb, brillant codeur de Bluebook interprété par Domhnall Gleeson) chargée de sonder l’« âme » de Ava par le biais d’un dialogue codifié par Nathan, PDG de Bluebook (Oscar Isaac).

Nous pensions alors voir déployer l’hypothèse d’une transgression du naturel vers l’artificiel, reproduction parfaite d’un Moi autonome capable d’émancipation. Ainsi, mais de façon détournée, l’existence d’une validation par le test de Turing est convoquée (celui-ci évalue la capacité d’une I.A à imiter une conversation humaine). Sauf que le cinéaste ne veut expérimenter une telle proposition au-delà de l’esquisse. Il préfère donner le change quant à la finalité d’un long-métrage habile dans l’art de la manipulation. L’affrontement sera psychologique, terriblement humain puisque incertain, jouant sur un même tableau avec les désirs, les frustrations, les peurs et les vérités supposées.

ex machina 2Nous nous rendons rapidement compte qu’il ne s’agit pas de savoir si Ava possède une conscience, mais jusqu’où la folie démiurgique de Nathan l’a poussée à façonner une créature capable de se substituer aux êtres humains. Le mythe de Frankenstein prend possession du cadre pour accréditer l’idée d’un axiome (raisonnement évident non démontrable), seul énoncé capable d’expliciter les dérèglements en marche. Le conte horrifique remplace la fable futuriste. D’ailleurs, pouvait-il en être autrement ? Nathan, en testant simultanément Ava et Caleb dans un pari fou de contrôle absolu, transforme la génétique d’Ex Machina en un maelström incontrôlé de désirs contradictoires, d’obsessions refoulées, de fascination terrifiante.

Sans crier à l’imposture, qui, si elle était avérée, ne nuirait pas au travail formel remarquable de ce premier film, nous voyons poindre avec malice la construction d’un faux-semblant scénaristique capable d’explorer la dimension tragique d’un jeu de dupes révélateur des réelles motivations de Nathan. Plus le film avance plus il s’échappe de la rigueur scientifique, préalable indispensable à toute forme de vérité, même les plus singulières. L’acquis devient l’évidence. La croyance, la force motrice d’un métrage sexué – érotique – nous renvoyant à une codification balisée, même si ambigüe, entre l’homme (prédateur) et la femme (« objet » de la prédation). Les frontières du réel s’estompent dans ce décor claustrophobe composé de caméras, de portes verrouillées et de couloirs inquiétants au profit d’une autre réalité tangible aussi prometteuse qu’effrayante.

Geoffroy Blondeau

Note: 3/5

Ex Machina. Un film de Alex Garland. En salles le 3 juin 2015.

Durée: 1h51

The Canyons: suspicion à tous les étages…

The Canyons: suspicion à tous les étages…

the-canyonsL’entrée en matière laisse perplexe. Elle surprend comme elle désappointe. De toute façon, n’attendez pas d’un vieux briscard comme Paul Schrader qu’il suive les sentiers battus de la bien-pensance. Surtout qu’il est épaulé par Bret Easton Ellis, responsable du scénario. Si The Canyons n’est pas une franche réussite, le film, financé pour une bouchée de pain avec l’aide des internautes (250 000 dollars), demeure fascinant, diabolique, entre vraie-fausse érotisation d’un environnement où le jeu de dupes, maquillé en thriller paranoïaque, s’amuse à recycler tout un pan de la contre-culture underground ciné des années 70-80, pour en extraire sa pseudo-modernité 2.0. L’immatérialité des relations entre les différents protagonistes fait écho au décor vide d’une cité froide, comme inexistante, porteuse en elle des germes de la dégénérescence.

L’introduction ne dit pas autre chose. Elle désincarne puis fige l’espace par l’intermédiaire de plans de caméra vidéo montrant les façades de vieilles salles de cinéma abandonnées. Los Angeles se retrouve alors perdue dans la pesanteur de sa propre contemplation, comme incapable d’exister au-delà de ce qu’elle est censée représenter.

Paul Schrader ne s’y trompe pas et ausculte avec malice les déboires sentimentaux de jeunes adultes paumés puisque privés d’idéal. La manipulation s’érige en recours, ressort dramatique indispensable pour dynamiser une narration plate, comme inerte, insuffisante ou inopérante compte tenu des individus censés la porter. D’ailleurs, le réalisateur se moque pas mal d’une quelconque ressemblance avec les histoires cheap à la « Hollywood stories ». Son film n’est pas tendance ni d’Entertainment. Il est cynique de bout en bout, cultivant, pour ce faire, un sentiment d’artificialité propre à développer une atmosphère ténue, minimaliste, anxiogène, presque véridique. Peu importe, alors, les faiblesses d’un film errant son nihilisme de façade incapable de dépasser la simple transgression de corps désincarnés jamais poétisés par notre couple réalisateur/scénariste.

Le désir est, ici, un leurre. Un objet de pression, un pervertissement, une addiction, un mal étrange qui conduit à la destruction. Paul Schrader filme ce no man’s land dans le désarroi d’un triangle amoureux voué à l’échec par peur du vide, sentiment paranoïaque, jalousie exacerbée, besoin corporel incontrôlable, amour viscéral inavoué. Cette dichotomie, entre l’aspect désertique d’un décor déshumanisant et la passion qui anime nos chers protagonistes, motive la dramaturgie d’un quotidien emplit de perversité malsaine. Rien de plus, rien de moins. D’où l’aspect froid d’un univers broyant des âmes dénuées de la moindre compassion. La mécanique des corps fait le reste.the_canyons_11

Pour ce faire, le cinéaste s’appuie sur un duo d’acteurs aussi improbables que proprement photogéniques. En faisant s’accorder Lindsay Lohan, ancienne égérie de Disney tombée dans la drogue et l’alcool, et James Deen acteur X à la gueule d’ange, Paul Schrader compose un couple aussi glamour (fictionnel) que pertinent (réaliste). En effet, ne sont-ils pas, chacun à leur manière, les représentants idéaux d’un univers flou occultant pour partie la démarcation entre réalité et fantasmagorie? The Canyons navigue dans ces eaux-là, peu importe la patine administrée par Schrader. Les désirs ne sont pas assouvis pour ce qu’ils devraient être. Ils sont vécus mais incompris, vaincus en somme par une nécessité contradictoire à leurs fonctions premières.

Ainsi, le temps du thriller répond à celui, plus terre à terre, d’un intime sans cesse observé qui ne trouve aucune échappatoire pour ceux et celles qui n’existent plus à force de trop vouloir attendre une gloire déjà passée.

 Geoffroy Blondeau

Note : 3/5

The Canyons. Un film de Paul Schrader. En salles le 19 mars 2014.

Durée. 1h39

Cloud Atlas: sauts dans le temps…

Cloud Atlas: sauts dans le temps…

Cloud-Atlas-0081-20121015-96Cloud Atlas est donc le nouveau joujou spatio-temporel des frères – frère et sœur devrait-on dire désormais –, Wachowski. En fait, cet objet cinématographique gargantuesque ressemble à un voyage au-delà de l’espace et du temps proche du trip coloré mégalomaniaque à la tentation universaliste. Il ne faudrait pas oublier que ce délire somme toute raisonné, mais pas raisonnable, a été co-écrit et co-réalisé par Tom Tykwer, réalisateur allemand responsable, entre autre, de Cours, Lola, cours et du Parfum, histoire d’un meurtrier.

L’humain dans sa caractérisation psychologique n’a donc pas été sacrifié par l’indigestion d’images syncrétiques si chères aux Wachowski. Encore heureux puisque le film, à travers six histoires singulières étalées sur un demi-millénaire mais reliées entre elles d’une façon ou d’une autre, aborde sans ambages la notion de Karma. Libre-arbitre, actes et conséquences se retrouvent liés dans un maelström visuel plus ou moins ésotérique essayant de faire sens via les « séquences-vies » de nos différents protagonistes. La lecture proposée, coincée dans un va-et-vient temporel et géographique en continu est, malgré ce morcellement narratif peu courant, d’une fluidité absolument remarquable.

Ainsi la grande histoire – qu’elle soit avérée, modifiée (uchronie) ou projetée (dystopie) – se matérialise par l’imbrication d’histoires qui ne font que relater ce qui a été, est et sera. Le fait que les acteurs principaux (Tom Hanks, Halle Berry, Jim Broadbent, Hugo Weaving, Hugh Grant…) incarnent les différents personnages des différents segments induit sans nul doute l’idée de réincarnation. Les protagonistes du film n’agissent pas seulement en fonction d’une certaine capacité de rébellion contre l’ordre établit. Ils sont également déterminés, mais de façon inconsciente, par leurs vies antérieures. Ces deux dimensions donnent le la d’un film dont la finalité est de proposer une trame cohérente porteuse des valeurs d’indignation (l’avocat idéaliste américain Adam Ewing en 1845), de révolte (l’esclave Autua, la journaliste Luisa Rey en 1970, le gardien de chèvres Zachry en 2346) et de sacrifice (le clone Doona Bae en 2144). L’espérance est de mise. La menace d’une humanité autophage courant à sa propre perte aussi. Seule reste le droit à l’émancipation, force vive que le film met en avant pendant 2h45.

Malgré l’incroyable ambition d’un film somme mélangeant avec habileté les genres (science-fiction, thriller, comédie, drame…), celui-ci a été un échec retentissant aux Etats-Unis comme à peu près partout dans le monde. La fabrication d’une imagerie affranchie de toute contrainte narrative, non pas dans sa construction « plastique » mais dans son enchaînement « contextuel », a visiblement désorienté le public. Si Cloud Atlas a bien souvent du mal à dépasser le sens premier de ce qu’il tend à (dé)montrer, il brasse ses thématiques par le biais d’une fiction transgenre, il est vrai, assez inclassable. Sauf que les histoires narrées ne surprennent jamais, de l’esclave qui dit « non » au destin tragique d’un être conforme capable d’aller braver jusqu’au sacrifice l’ordre en place.Cloud-atlas-2

Ce qui pimente Cloud Atlas, film monstre dominé par la dictature d’images stylisées techniquement parfaites mais incroyablement lisses, c’est sa narration anticonformiste où chaque segment se découpe en mini-séquence n’excédant pas 5 minutes. L’absence de transition entre les parties renforce l’idée d’un continuum abolissant les frontières classiques du film à tiroirs. L’implication du spectateur est ainsi mise à contribution. Sa liberté d’adhérer aux propos et autres considérations philosophiques de cette quête initiatique sur le sens que l’on donne au choix que l’on fait, aussi. L’éclatement des destins amoindrit la portée affective au profit des idées. Ainsi, l’idée libertaire, celle qui conditionne toutes les autres, est assujettie inexplicablement au principe de climax, résolution ou conclusion morale qui rétrécit le temps, impose un rythme, une orientation. Le film est littéralement « bouffé » par la dictature de l’image. Sa portée, somme toute relative, imprègne notre rétine par effet de surenchère parfois malhabile. Cette dichotomie, entre l’ambition d’une œuvre complexe sans faute de goût et sa mise en représentation est, sans doute, ce qui a plongé le spectateur dans un profond désarroi.

À l’instar de la trilogie Matrix, Cloud Atlas est un voyage fascinant à la boursouflure philosophique-poétique de comptoir dont l’unité de temps et d’espace dépasse la somme de ses parties.

Geoffroy Blondeau

Note 2,5/5

Cloud Atlas. Un film de Lana & Andy Wachowski & Tom Tykwer. Sortie le 13 mars 2013.

Durée 2h45.

Avis publié sur ecrannoir.fr

Flight: vol balisé…

Flight: vol balisé…

Après quelques (ré)créations animées qui auront duré près de dix ans (Le pôle express, Beowulf, L’étrange Noël de M. Scrooge), Zemeckis retrouve enfin le plaisir de diriger de « vrais » acteurs. Ce retour aux sources d’un cinéma sans pixel, synonyme d’une approche plus adulte de l’histoire narrée, demeure, paradoxalement, bien fade. Presque terne. Bouffé, à dire vrai, par la logique implacable d’un ciné US moralisateur tétant comme une ogresse gloutonne – pléonasme, quand tu nous tiens ! – les mamelles de la rédemption et de la repentance publique. Flight, qui n’échappe pas à cette règle, n’est pourtant pas anodin dans la filmographie de Zemeckis puisqu’il est question d’addiction, celle de l’alcool, mal qui aura rongé le cinéaste quelques années durant.

Hélas, on ne se refait pas. L’explicite, même virtuose (la scène du crash aérien vaut le détour), ne peut supplanter à elle seule la portée introspective que Zemeckis fait endosser à son antihéros. L’expression d’une (sur)démonstration générale – c’est-à-dire étendue aux différentes parties / séquences du film – balise sans aucune nuance la perdition d’un homme usé par l’abus de boissons alcoolisées en tout genre. Le réalisateur ne s’attarde pas, ou si peu, sur les méfaits d’une telle addiction. Il préfère oser la confrontation avec soi-même suite au crash pourtant admirablement maîtrisé par un pilote saoul (Denzel Washington toujours aussi crédible). Le paradoxe s’affiche, fièrement. La morale prend forme, inéluctablement. Et les pensums sur le principe de culpabilité, de renoncement, de chute et de rédemption s’accumulent…

Point d’implicite dévoilé dans les meurtrissures de l’âme, l’enchainement se veut didactique façon thriller implacable. Ainsi le film se structure péniblement, très péniblement, selon un canevas rebattu, très rebattu entre événement déclenchant (le crash), enquête, procès, dénouement. Le classique hollywoodien en somme ! Le personnage principal se retrouve pris au piège d’une mécanique trop bien huilée, agite donc les bras et roule des yeux pour exister au-delà de la simple tentation par l’alcool. Il « contextualise » par son comportement la thématique à traiter mais ne peut, de fait, que survoler celle-ci dans l’énumération monotone des différentes étapes jusqu’à la prise de décision, certes courageuse, mais attendue. Le salut filmique viendra, par intermittence seulement, de la rencontre avec Nicole,  camée paumée en recherche de rédemption. Kelly Reilly qui illumine le film de sa présence (hélas beaucoup trop vite évacuée), amorce ce qu’aurait dû être l’orientation du long-métrage dans le dur labeur d’exister avec et par-delà la dépendance.

Le spectacle se veut spectaculaire, un peu comme si  Zemeckis se cachait derrière sa mise en scène aussi fluide que percutante. Incapable de maintenir l’inspiration initiale osant le nu féminin frontal, dans une première séquence fun, rock’n’roll, rythmée, impudique, factuelle, intrusive. La pudeur, celle de Zemeckis, s’invite, hélas, dans ce flot anti-moralisateur assez rare concernant le ciné US d’Entertainment. La gangrène des bons sentiments et autres poncifs sur le pardon dans le rachat de ses erreurs façonnent un film bâtard incapable d’assumer sa désinvolture première sur le comportement d’un homme alcoolique. Et des dégâts que cela peut occasionner.

Geoffroy Blondeau

Note: 2/5

Flight. Un film de Robert Zemeckis. Sortie le 13 février 2013

Durée. 2h18

Avis publié sur ecranoir.fr

Argo: Jeux de dupes…

Argo: Jeux de dupes…

Argo est le troisième film de Ben Affleck en cinq ans. Avec ce dernier (véritable succès public aux USA), il semblerait que l’acteur-réalisateur américain ait définitivement gagné ses galons de réalisateur à part entière. Au même titre qu’un certain George Clooney, également producteur sur le film. En clair, celui-ci serait réussi. En effet, en formalisant sur pellicule la mission de sauvetage secrète, aussi farfelue qu’improbable, de six Américains réfugiés dans l’ambassade du Canada à Téhéran (Iran) au cours de l’année 1979 suite à la prise d’assaut de l’ambassade américaine par des centaines d’activistes iraniens, Ben Affleck revisite l’histoire sous la forme d’un thriller politique au suspens de tous les instants. Sur ce point Argo affirme une identité. Assume un ton. Ose même une approche qui n’est pas sans rappeler, influence oblige, les grands thrillers des années 70. Mais, en laissant de côté l’aspect géopolitique esquissé lors d’un générique graphique remarquable de concision rappelant, entre autre, le rôle de la CIA dans la destitution du premier ministre iranien Mossadegh, le réalisateur conditionne sa narration – et la crédibilité du film – autour de cette incroyable opération.

Conscient de détenir un scénario en or (merci Chris Terrio), Ben Affleck focalise sa mise en scène sur les faits – et rien que les faits – afin de nous plonger au cœur des événements qui s’enchainent, sans temps mort ni propension à distiller des sous-intrigues parasites. La lecture ainsi proposée demeure factuelle, efficace, toujours réaliste. Malgré des allers-retours permanents entre l’Iran, Hollywood et la CIA, la narration est d’une fluidité remarquable. Tout est dosé avec précision, de la reconstitution des seventies à la mise en marche d’un plan improbable. La précision documentaire croise la magie de la fiction. Le thriller politique se mue alors en un film de genre des plus captivants structuré autour de deux séquences étouffantes de tension (la séquence introductive dans l’ambassade américaine et celle, finale, à l’aéroport international de Téhéran). Elles balisent l’exfiltration à proprement dite, en justifie son élaboration comme sa raison d’être. Bref, elles donnent le « la » d’un long-métrage habile suffisamment accrocheur dans sa « contextualisation » pour vous tenir en haleine pendant les 2 heures que dure le film – et qui passent très vite –.

Son navire aux illusions (réalisation d’un film de fiction sur des faits réels au sujet d’un plan de sauvetage conçu à partir d’un faux film) ne manque ni d’urgence ni d’humour. L’ironie douce avec laquelle il peint une Hollywood toute puissante gouvernée par des producteurs patriotes (mention spéciale au duo formé John Goodman et Alan Arkin) répond à la tension extrême d’une mission aléatoire filmée sans fioritures. Cette dichotomie spatiale (Hollywood / Iran) nous rappelle néanmoins l’imbrication, devenue de plus en plus ténue au fil des ans, entre fiction et réalité ou tout ne serait qu’un jeu de dupe. Même si des vies sont en danger. Ce que la séquence de la soirée mondaine avec lecture publique du scénario (en présence des acteurs du faux film et des médias) vient renforcer. Le détachement est de façade mais les enjeux véritables. En somme il ne faut pas se planter mais ne pas le montrer.

La mission est structurée autour de cet impératif catégorique. D’où la tonalité « thriller » mise en avant. La tension est palpable, électrisante (la scène de « sortie » des otages dans le Grand Bazar de Téhéran fait son effet), à taille humaine. Ben Affleck filme près des corps, scrute les visages, les regards, les attentes. Alors que le plan se déroule sans véritable accroc, le réalisateur arrive à distiller un suspense haletant ou chaque évènement, même le plus anodin, pourrait compromettre la mission de sauvetage. Le point d’orgue prend place lors du passage dans l’aéroport. La réalisation se tend, capture l’espace qui se réduit, rallonge le temps en étreignant un spectateur scotché à son fauteuil. La dramaturgie est parfaite !

Argo réussit l’exploit de divertir les spectateurs sans pour autant les prendre pour des ignorants. En restant fidèle à sa ligne de conduite initiale, Ben Affleck tisse un thriller politique remarquable d’immersion qui ne diabolise jamais l’Iran. Son état d’urgence en continu le rend attrayant d’un point de vue narratif et terriblement actuel. Les récents événements qui ont frappé l’Amérique à l’étranger (attentat du Consulat américain en Libye et attaque de l’ambassade américaine au Yémen) ne sont pas sans faire écho au film. Le relief devient alors plus politique car de conjoncture. Ce qui n’est pas la moindre de ses qualités.

Geoffroy Blondeau

Note: 3/5

Argo. Un film de Ben Affleck. Sortie le 7 novembre 2012

Durée. 2h.

Avis publié sur le site ecrannoir.fr

Looper: rencontre entre deux Joe…

Looper: rencontre entre deux Joe…

Looper est un film sous référence tiré vers le haut par un scénario habile. Reprenant le concept du voyage dans le temps, le troisième long-métrage de Rian Johnson (peu connu chez nous mais responsable, en 2009, d’Une arnaque presque parfaite plutôt sympathique) s’inscrit dans la lignée des « petits » films de genre surprenant façon District 9 (Blomkamp), Moon ou Source Code (Ducan Jones). « Tout de go » nous nous disons qu’il est malin, bien réalisé et suffisamment original pour enlever l’adhésion malgré une trame narrative par moment atone. A l’image du dernier acte, beaucoup plus visuel dans son approche scénique, sorte de conclusion infaillible un brin moralisateur.

Mais ne boudons pas notre plaisir autour de ce spectacle savamment orchestré ou futur, passé et présent s’imbriquent dans le désordre d’un monde ou tout peut encore changer. Car la petite histoire, celle de Joe, tueur à gages – dit « looper » –, employé par la mafia en 2044 afin de liquider des témoins gênants envoyés du futur, va rencontrer la grande histoire au détour d’un beau raté. En n’arrivant pas à tuer sa dernière victime, qui s’avère être son moi du futur, il va déclencher une réaction en chaîne dont l’issue pourrait bien bouleverser l’ordre du monde. Par ce canevas des plus astucieux, Rian Johnson bricole un film polymorphe ou se succède, tour à tour, des sous-genres tels que le film noir, le thriller urbain, l’essai d’anticipation ou le manga. Proche, en réalité, du Terminator de Cameron (quelqu’un du futur se retrouve dans le passé pour éliminer une menace potentielle), Looper affirme son identité dans le mélange des genres, sorte de feux de paille lancés pour construire une ambiance particulière portée par un visuel réaliste et froid. En dehors du concept de base anticipant ce que pourrait devenir notre civilisation dans un avenir proche, le réalisateur se moque des vraisemblances inhérentes à tout paradoxe temporel et s’oriente sans détour vers une épure narrative marquée par un twist final bouclant la boucle.

L’équilibre entre action et réflexion, cinéma populaire et vraie proposition de genre est tenu. Mieux, en proposant une rencontre inédite entre les deux Joe, suite à la décision du jeune Joe (Joseph Gordon-Levitt épatant) de ne pas appuyer sur la gâchette, Rian Johnson ne commet plus d’erreur, sacrifie son spectacle de série B pour en faire un grand film de SF interrogeant les concepts de jouissance, de finitude, de vie, de mort, de bien et de mal. L’apparente complexité scénaristique du film tombe (un peu comme dans Matrix des frères Wachowski dès que la pilule est absorbée par Néo) à partir du moment où les deux Joe se retrouvent dans le même espace-temps. Sur ce point le scénario est brillant. Il évite les pièges basiques de la vengeance aveugle, de la rébellion unique contre une mafia omnipotente, du revirement facile ou de la complicité contre nature. La confrontation étonne. Identitaire, elle deviendra philosophique. Si le vieux Joe (Bruce Willis plus en forme que jamais) motive son arrivée dans le passé, perturbant par la même occasion l’existence de son incarnation plus jeune, il ne peut concevoir autre chose que la mission qu’il s’est confié en quittant son présent. Or, le jeune Joe est, quant à lui, dans son présent. Soit dans un temps modulable, changeant, ou chaque perturbation peut remettre en cause une vision de l’existence. Du thriller urbain futuriste de départ plutôt stylisé et mécanique dans son cheminement d’évènements, nous passons au récit d’anticipation existentiel via un face à face abrupt questionnant les thèmes liés à l’identité, le libre arbitre, le sacrifice ou la résolution du mal par la violence.

Pour réussir ce pari, le réalisateur a décidé de ne pas recourir à un artefact de pixels capable de représenter artificiellement l’un ou l’autre des Joe. Joseph Gordon-Levitt s’est grimé en jeune Bruce Willis, nez refait, lentilles bleues, accent à l’appui. Le mimétisme est parfait. La sensation d’avoir à faire à la même personne aussi. Et puis l’imaginaire du spectateur fait le reste. L’affiche, de ce point de vue, n’est pas trompeuse. Au contraire. Elle résume assez bien les enjeux finaux d’une histoire huilée pour un final tétanisant à plus d’un titre. Sur ce point le réalisateur nous réserve un dernier changement d’arc narratif. Le western est alors convoqué dans un mixte étrange entre les films de Ford, le Witness de Peter Weir et le Signs de M. Shyamalan. Est-ce celui de trop ? Sans doute ! Si le confinement par-delà la ville dans une ferme isolée où vit Sarah (Emily Blunt toujours impeccable) et son fils Cid, enfant aux pouvoirs cachés, sied bien à la dramaturgie voulue par le cinéaste, l’artifice scénaristique peut paraître grossier dans la préparation du twist final. Même si celui-ci surprend. À ce titre, les fans de manga ne seront pas déçus…

Looper est un film à scénario – comprenez par là que la mise en scène, pourtant agréable, a du mal à exister pour elle-même –. Un peu à la façon d’Usual Suspects, même si les pistes évoquées ne trouvent pas toujours de réponses. Mais les questions demeurent. Et elles sont affolantes dans leur dimension humaine, existentielle, intime. Comme d’éternelles interrogations que la fin d’un cycle temporel n’efface pas totalement.

Geoffroy Blondeau

Note: 3/5

Looper. Un film de Rian Johnson. Sortie le 31 ocotbre 2012

Durée 1h50.

Avis publié sur ecrannoir.fr

Le territoire des loups: Humanité aux abois

Le territoire des loups: Humanité aux abois

Il s’agit d’un retour aux sources pour Joe Carnahan. De celles de Narc, polar noir virtuose qui lui ouvrit les portes de Hollywood en 2003. Après deux films de commande pourtant très correctes (Mi$e à prix et L’agence tous risques), le réalisateur semble avoir eu besoin de recentrer sa mise en scène autour d’une histoire capable de vous prendre aux tripes. Mais n’ayez crainte, aucune tromperie ne s’affiche. Le territoire des Loups ne lorgne heureusement pas vers le survival fauché estampillé B pour gamer en manque d’adrénaline. Si la production, de qualité, reste Hollywoodienne, l’intensité est au rendez-vous. La morale sauve n’étant pas la tasse de thé du réalisateur, le film égrène sans mal sa rudesse envers des hommes perdus, livrés à eux-mêmes, luttant contre une mort certaine.

Le pitch est basique, assurément. Mais il ne dévie jamais de sa trajectoire implacable malgré des longueurs et des caractérisations un peu grossières. De toute façon la lutte sera acharnée pour les quelques survivants du crash d’un avion perdu au fin fond de l’Alaska. L’ironie aussi, puisque les miraculés joueront une deuxième partie presque perdue d’avance. Dans un environnement froid, désertique et peuplés de loups affamés, les chances de survie sont faibles. Si l’homme est un loup pour l’homme, il lui arrive bien souvent de se serrer les coudes pour espérer une issue favorable. Et l’homme espère. Viscéralement. Ontologiquement. Jusqu’au dernier souffle de vie.

Joe Carnahan impose alors ses règles dans une course-poursuite contre le temps où la moindre faiblesse se paye cash. Point de repos pour des hommes ne pouvant faire marche arrière. Le tempo prend l’allure d’une danse macabre, effleurant sur quelques plans fascinants, le fantastique. Moby Dick n’est plus très loin. John Ottway (l’un des survivants campés par un Liam Neeson impressionnant d’engagement) devient, au fil des heures, le leader du groupe, tel le capitaine Achab à la recherche du grand cachalot blanc. Sans peur, il fonce tête baissée. Contre le vent, contre le froid, contre la faim, contre les individualités d’un groupe à l’agonie, contre les loups, contre lui-même. En fait il ne fuit pas. Il affronte pour se sentir en vie. Une dernière fois. La dernière fois. L’empreinte physique du film est, de ce point de vue, une réussite. Très formel dans son ancrage de terrain, Le territoire des loups joue sur la linéarité des événements internes du groupe. Ce qu’il gagne en compacité narrative, il le perd en intensité dramatique. Cela vaut surtout pour les trop nombreuses scènes de flashbacks, inutiles dès lors, tout comme la succession un peu mécanique des disparitions.

L’apport du numérique ne condamne jamais la crédibilité de ces bêtes aux dimensions anormales. Elles viennent mettre à l’épreuve une humanité vacillante, représentée par ces pauvres fous dont la foi n’a pas complètement disparu. La fin sonne alors comme une délivrance. Ou comme une condamnation. A vous de choisir. Dans tous les cas, le dernier film de Carnahan frappe fort et soigne ses effets. S’il ne s’agit pas d’un grand film, il s’avère être une très bonne surprise, entre le survival survitaminé et le thriller naturaliste osé.

Geoffroy Blondeau

Le territoire des Loups. Une film de Joe Carnahan. Sortie le 28 février 2012

Durée 1h57

Critique publiée sur ecrannoir