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Ça terrorise l’Amérique…

Ça terrorise l’Amérique…

CaL’été 2017 fut morose. Presque catastrophique. En tout cas décevant. Fort de ce constat, le salut des grands studios n’est pas venu d’un énième blockbuster ultra marketé jusqu’à l’overdose, mais d’un film horrifique à 35M$. Certes, le personnage du dit film n’était pas inconnu du grand public et, surtout, n’a pas été laissé à l’abandon par son/ses studio(s) bien à l’œuvre lors d’une campagne promotionnelle intelligente et surfant sur le vide programmatique de la fin août (Warner Bros., New Line).

Ça, adapté du roman de Stephen King (il ne s’agit donc pas d’un remake mais bien d’une nouvelle adaptation), avait la voie libre pour cartonner lors de son premier week-end. Après la déconfiture d’un été poussif au box-office US, le week-end du Labor Day, qui sonne la fin de la récréation estivale (2-4 septembre), fut le pire depuis 17 ans. Et, bien évidemment, cela n’a pas raté ! Le film d’Andres Muschietti a pris les commandes pour signer un démarrage historique pour un film R-rated (interdit aux moins de 17 ans non accompagnés) sorti au mois de septembre. Avec 123 millions de dollars Ça enterre le précédent record du meilleur premier week-end pour un film d’horreur (Paranormal Activity 3 et ses 52 millions de dollars en 2011) et se rapproche de celui de Deadpool (132M$), recordman de cette catégorie.

Les 200 millions de dollars sur le sol US seront une évidence, les 250M$ une quasi-certitude et les 300M$ envisageables. Les critiques, plutôt bonnes, le buzz sur la toile et les réseaux sociaux, la pénurie de bons films et l’emprise populaire d’un personnage issu de la littérature de genre ont cristallisé l’attention autour d’un « produit » consommable pour l’effroi qu’il est censé assurer lors de la projection. Sans parler de raz-de-marée, il s’agit à coup sûr d’un énorme succès venant, en quelque sorte, valider la puissance d’attraction d’un cinéma de genre de plus en plus vaillant au box-office.

Après Guet Out (175M$), Split (138M$) et Annabelle 2 (100M$, toujours en exploitation), Ça bouleverse l’ordre des choses pour ressusciter l’engouement d’un public venu en masse confronter ses propres peurs devant un divertissement horrifique surnaturel déclinant la figure protéiforme du monstre.

Get_OutS’il est inutile de revenir sur les nombreux échecs estivaux (Transformers, La Momie, Alien : Covenant, Baywatch, La Tour Sombre, Valerian, King Arthur) et autres amères déceptions (Pirates des Caraïbes, Cars 3, La planète des Singes), je voulais signaler que le troisième et très médiocre épisode de Moi, moche et méchant venait de dépasser le milliard de dollars dans le monde. Même malade, la bête n’est pas morte. Et il ne faut pas croire qu’elle se laissera crever comme ça. Lorsque l’on voit les succès incroyables des Jurassic World, Avengers et autres Star Wars, on se dit que l’industrie Hollywoodienne n’est pas encore sur le point d’imploser.

En 2013, Spielberg et Lucas avaient prédit, comme certains cabinets d’analyse financière, l’effondrement des superproductions au budget indécent. Or et pour des raisons de mise en production parfois très longue, le changement de « paradigme » voulu par Spielberg n’a pas encore été enclenché. Et ce malgré le succès à répétition de petits films au budget parfois rachitique. Car, il ne faut pas en douter, les véritables bénéfices se font sur ces films et non sur les blockbusters à 200 millions de dollars. Mais non, rien n’y fait et il est difficile de modifier une économie qui fait travailler des milliers de salariés et qui, surtout, paye ses stars, ses agents et les sociétés de marketing et de placement de marques.

Je disais que Ça avait trouvé son public en réponse aux désillusions d’un été morose. C’est en partie vrai. Mais seulement en partie car distribuer un film d’horreur de 35M$ sur 4103 écrans c’est reproduire la politique monopolistique des blockbusters. Le problème n’est donc pas uniquement lié au budget puisque la notion de distribution et donc de diversité de l’offre reste la pierre angulaire de la survie des films en salles. Si Ça est un film de studio au budget restreint, sa promesse de franchise (la suite a déjà été annoncée avant, qui sait, d’autres projets autour du clown Grippe-Sou) procède des mêmes stratégies que la plupart des gros films distribués par les grands studios Hollywoodiens.

Est-ce donc l’arbre qui cache la forêt ? Oui, si l’on tient compte de cette emprise sur une offre qui n’arrive plus à exister au-delà d’un type de cinéma ultra calibré et de plus en plus mondialiste. Outre le marché US, il faut aujourd’hui plaire au reste du monde quitte à rentabiliser un film en dehors de son pays d’origine. Le cinéma transfrontière devient le nouvel Eldorado des studios de moins en moins préoccupés par la qualité voire l’originalité des films produits. Le cas de la nouvelle saga Star Wars est, de ce point de vue, édifiant. Il ne faut rien proposer qui ne sorte d’un cahier des charges niant toute légitimité au cinéma de divertissement de qualité.

Mais alors, quelle place de diffusion reste-il aux films indépendants ou d’auteur une fois que sont passés les blockbusters ou les films de moindre coût mais issus du même ADN ? Peu ou pas de place du tout. Et c’est bien le drame du cinéma qui doit rester avant tout une expérience en salle et non un service à la commande devant son home cinéma.

Geoffroy Blondeau

Jurassic World: Le parc est ouvert…

Jurassic World: Le parc est ouvert…

jurassic wolrd1993. Jurassic Park de Steven Spielberg sort sur les écrans. Outre une avancée fabuleuse des effets spéciaux (après ceux du T2 de Cameron) « donnant le la » aux évolutions numériques à venir, le réalisateur d’E.T concocte avec brio une pure série B de mise en scène, haute en rebondissements comme en tension, faisant la part belle aux séquences interactives entre des dinosaures reconstitués par la science et des humains incrédules devant une telle promesse. Devenu culte, le film fut suivi de deux suites. L’une, remarquable, signé Spielberg lui-même (The Lost World). L’autre, oubliable, prétexte mercantile à « balancer » du dinosaure à la pelle (Jurassic Park III).

Néanmoins, il ne faut pas se tromper de cible. Ni d’ambition. En effet, Jurassic Park fut, en quelque sorte, le porte étendard d’un cinéma Hollywoodien ayant accompli sa mue dans sa capacité à produire un spectacle universel à grands renforts d’imaginaire populaire. Le film, au-delà de la prouesse visuelle, mixait à merveille le couple fascination/peur issue de la rencontre entre deux espèces qui n’auraient jamais dû se croiser. L’universalité du discours dans sa mise en représentation permit ainsi de coupler le film de genre avec le « produit » calibré accessible à toute la famille.

14 ans après le dernier opus de la première franchise, les pontes d’Universal ont donc décidé de rouvrir la boite de Pandore. Car comment ne pas inscrire ce quatrième volet autrement que dans l’inéluctable dérèglement d’un équilibre instable, puisque initié par l’homme. Si l’association de la science et de la nature rentre dans les cordes de nos meilleurs chercheurs (création de dinosaures hybrides, source inépuisable de renouveau afin de doper les entrées du parc), la nature, elle, demeure aussi incontrôlable qu’imprévisible. Tout comme son illustre prédécesseur, Jurassic World va libérer des forces indomptables (l’Indominus Rex) causant la perte de ce qui faisait, justement, les raisons même de l’existence d’un parc. L’ADN est ainsi respecté. De l’irresponsabilité chronique à l’appât du gain, vecteur d’une toute puissance démiurgique dangereuse.

jurassic world 2Que Jurassic World reprenne la trame narrative de Jurassic Park n’est pas un problème en soi (un parc, un dysfonctionnement, une alerte, la catastrophe). Faut-il encore qu’il use de quelques spécificités afin de se démarquer. Là, les scientifiques sont allés très loin en créant de toute pièce un dinosaure super-féroce et méga-intelligent. Et que croyez-vous qu’il arriva ? Le beau bébé s’échappe de son enclos pour détruire tout sur son passage, prouvant à lui seul qu’il ne faut pas jouer avec des éprouvettes.

Le revival s’emporte alors dans une frénétique chasse au monstre, singeant la génétique des séries B. Le chaos domine sans une once d’étrangeté, de paradoxe, de sensationnel gradué ou de magie simple (l’invraisemblable s’allie à l’exubérance pop-corn ponctué par un final gargantuesque assez risible dans sa mise en forme). La virtuosité des effets camoufle la vacuité d’une mise en scène placard engoncée dans son mode hommage, passage obligé d’un retour en arrière, certes nostalgique, mais incapable de sublimer le rêve fou d’un vieux milliardaire (John Hammond).

Point de miracle pour un long-métrage qui se veut plus gros que le bœuf. Il ne suffit pas d’envoyer des dinosaures à l’attaque, de reconstituer pour l’occasion une cellule familiale chère à Spielberg (couple qui divorce, frères qui se rapprochent, tante qui ouvre les yeux), de jouer aux apprentis sorciers ou au dresseur de Vélociraptors pour espérer recréer une dynamique essentielle à la croyance d’une telle épopée : la fascination incrédule. Nous sommes donc en terrain conquis puisque plus rien, ou presque, ne nous surprend. L’énormité du spectacle proposé réduit l’immersion en une course-poursuite visuellement impeccable mais étrangement insipide. Quelques scènes surnagent. La mort d’un Diplodocus, l’échappée des Vélociraptors, la fuite de l’Indominus Rex, l’attaque d’une bulle-voiture, l’appât « burné » et incroyablement sexy de Claire Dearing face au Tyrannosaure Rex (Bryce Dallas Howard). Et le toujours « ++ » à thème absorbe l’effroi réel qui aurait dû nous étreindre.

La consommation passe à vitesse grand V. Les retrouvailles avec nos dinosaures préférés, aussi. Du film événement de Steven Spielberg il ne reste plus qu’un ersatz calibré pour casser la baraque en ce début d’été.

Geoffroy Blondeau.

Note: 2/5

Jurassic Wolrd. Un film de Colin Trevorrow. En salles depuis le 10 juin 2015.

Durée. 2h05.

Leonardo DiCaprio : un acteur exigeant et bankable…

Leonardo DiCaprio : un acteur exigeant et bankable…

LE-LOUP-DE-WALL-STREET-Affiche-France-2Le loup de Wall Street est la cinquième collaboration entre l’acteur Leonardo DiCaprio et le réalisateur Martin Scorsese depuis leur première rencontre ; et qui donna naissance à la fresque historique Gangs of New-York sorti en 2002 (2003 chez nous).

La date, comme le film, est charnière, puisqu’elle annonce dans la fureur et le sang, l’explosion artistique d’un acteur encore « bouffé » par son statut d’icône à midinettes suite au succès planétaire de Titanic (1997). Au-delà de la notion même de fidélité entre deux hommes nourris d’une même passion, Gangs of New-York révèle au grand jour les ambitions, forcément hautes, d’un acteur passionné comme obnubilé par l’expertise de son travail autour du jeu. Las d’être sans cesse renvoyé au Jack Dawson de Titanic, DiCaprio va prendre son destin en main pour se construire une carrière brillante, en tout point exigeante, parsemée de choix presque toujours judicieux. Soit l’exact opposé des sirènes entonnées par les studios hollywoodiens. Pour autant, il ne sortira pas du système, ni s’empêchera d’apparaître dans de superbes productions réalisées par les plus grands réalisateurs américains. Sacrifice nécessaire – celle d’une gloire planétaire pas toujours désirée par l’intéressé –, pour obtenir la liberté artistique dans une industrie tellement normée.

Un tel paradoxe est rare, et reflète les raisons de l’amour du public américain envers celui qui aura su, mieux que quiconque, incarner dans ses différents rôles la complexité d’une Amérique à la fascination intacte. Et les figures ne manquent pas pour celui qui a eu très tôt la reconnaissance de ses pairs (même si, paradoxalement, il attend toujours son Oscar). Les figures auront été historiques (Howard Hughes dans Aviator, Hoover dans J. Edgar), littéraires (Jay Gatsby dans Gatsby le magnifique) ou témoins d’une époque (Amsterdam Vallon dans Gangs of New-York, Franck Abagnale Jr. dans Arrête moi si tu peux, Franck Wheeler dans les Noces rebelles, Calvin Cardie dans Django Unchained, Jordan Belfort dans le Loup de Wall Street). Le reste de sa filmographie ne résiste pas à la notion du rôle dans sa dimension humaine, psychologique, en réaction avec l’environnement dans lequel il se confronte. Car, oui, il est presque toujours question avec DiCaprio de combat, de confrontation, d’interaction, de challenge, de perte de contrôle ou de survie. Inception, les Infiltrés, Mensonges d’état, Blood Diamond et, bien évidemment, Shutter Island, ont ceci en commun qu’ils n’enferment jamais l’acteur/personnage dans une case.

dicaprio34DiCaprio se débat alors comme un damné avec son/ses rôles (s) pour le (s) faire exister au-delà du genre ou des codes qui vont avec. Son exigence plaît. Son implication aussi. Sa façon de donner corps à un personnage, à coup sûr. Au point d’en faire parfois de trop. Néanmoins, il possède ce talent rare, presque magnétique, d’immortaliser après son passage les personnages qu’il aura incarné. En cela il perpétue le mythe propre aux géants d’un âge d’or du cinéma devenu intemporel. Il n’y a pas à sourciller, DiCaprio est une légende vivante, un acteur à part entière reconnaissable entre mille que le public veut voir. Il revendique, par son implication toute particulière, à la liberté du rôle. Peu importe où cela le mène. Une chose est sûre, vous ne l’avez jamais vu sauver le monde dans un blockbuster quelconque ou bien faire rire aux éclats la ménagère de plus de cinquante ans dans une comédie ordinaire. Par peur, évidemment, de devenir l’esclave d’un genre ou d’un rôle (il n’a jamais joué deux fois le même personnage), forcé qu’il serait de se plier aux codes hollywoodiens pour le moins avilissants.

Le succès de Leonardo, qui dure depuis quinze ans, fait de lui une « bête » du box-office capable de monter un film sur son seul nom. Question de maturité, de choix de carrière, d’exigence artistique. Adoré des studios, il s’est offert une liberté bien plus grande. En effet, si sa filmographie force le respect aussi bien dans son adhésion populaire que dans sa tenue qualitative, il le doit en grande partie aux réalisateurs qui l’ont fait tourner, Scorsese en tête. Avec Christopher Nolan, Clint Eastwood, Danny Boyle, James Cameron, Ridley Scott, Steven Spielberg, Quantin Tarantino, Sam Mendès, Baz Lurhmann ou encore Woody Allen, les conditions de son ambition émancipatrice sont réunies. Au même titre que l’empreinte qu’il est en train de laisser au cinéma comme, jadis, les Brando, Newman, McQueen, DeNiro. Avec sept films à plus de 100 millions de dollars en onze longs-métrages depuis Gangs of New-York (Titanic date de 1997), DiCaprio signe un sans-faute.

Mieux, il a imposé son visage, juste celui des grands hommes, comme des plus petits, et qui, par leur courage, habileté, petitesse, doute, passion ou désespoir, représentent, chacun à leur manière, une Amérique des possibles constamment torturée par sa propre histoire.

Geoffroy Blondeau

Lincoln: politiquement correct…

Lincoln: politiquement correct…

Le courage politique n’est pas la plus petite des vertus. Essentiel dans le combat des idées, il s’avère primordial lorsqu’il est question d’enjeu de société majeur amené à faire date. Cette dimension, complexe d’un point de vue narratif, est au cœur du dernier film de Steven Spielberg, Lincoln. Car au-delà du biopic tant et tant annoncé à grands renforts de promotions savamment orchestrées, nous nous retrouvons en face d’un long-métrage assumant l’importance du geste politique dans sa dimension effective et par lequel un homme – ou plusieurs –, est capable de changer le cours du monde. Et la destinée d’un pays.

Ceci explique sans doute pourquoi Lincoln n’est pas qu’un simple portrait, fut-il réussi, du 16ème président des Etats-Unis. Conscient de vivre une époque charnière dominée par une crise économique mondiale déstabilisante à plus d’un titre, Spielberg nous propose une œuvre foncièrement pédagogique centrée sur la politique, les politiciens et le devoir de responsabilité. Bien sûr, il ne faudrait pas occulter la variabilité historique comme géographique d’une telle vertu, dont la rencontre entre un homme et l’Histoire, laisse éclater l’intransigeance d’une volonté capable de faire avancer à pas de géant l’universalisme sur l’obscurantisme.

Abraham Lincoln fut, assurément, de ceux-là !

La tâche, ardue, puisque le pari est osé, se focalise sur les derniers mois de la vie d’un président résolu à faire passer le 13ème Amendement portant sur l’abolition de l’esclavage. Ce faisant, il n’est pas étonnant d’apprendre que Spielberg aura cherché pendant dix ans la meilleure façon d’aborder un tel personnage d’un point de vue cinématographique. La mise au placard des velléités d’hagiographie béate ou de biopic consensuel renforce le parti pris du réalisateur de « présenter » Lincoln à travers la politique, les arcanes du pouvoir, les débats mouvementés à la Chambre des Représentants, le tout sur fond de guerre de Sécession.

Mais l’homme n’est pas un chef de guerre. Il s’agit d’un politicien au sens noble du terme assumant avec aplomb la croyance de valeurs qu’il veut porter au plus fort d’une lutte fratricide menaçant l’équilibre du pays. Si la stature d’Abraham Lincoln est là, imposante, fragile, vigoureuse, aimante, elle n’écrase jamais l’axe narratif d’un enjeu supérieur à tout destin personnel. Pour une fois, Spielberg fixe l’Histoire, celle de son pays, de face, sans détour, ni par le biais de personnages « décalés », secondaires, forcément plus fictionnels (on pense à Oscar Schindler dans la Liste de Schindler). Il renforce ainsi l’humanité d’un homme enfermé dans sa solitude de père de la Nation conscient des enjeux qui se jouent.

Et c’est pour cela que le combat s’affiche. Sa mise en situation est même remarquable, puisque politique et non focalisée sur les champs de bataille, eux-mêmes à peine esquissés plus de deux minutes en tout début de film. Spielberg prend de la hauteur, laisse les mots s’entrechoquer pour faire exister l’espace démocratique issu du peuple, par le peuple pour le peuple. Pour y parvenir, le réalisateur d’Amistad applique à son film un didactisme d’école faisant du 13ème Amendement la pierre angulaire du combat politique dans sa raison d’être. Le film, dès l’entame, prend une orientation très écrite entre force de persuasion et manigance au plus haut niveau. Populaire et non populiste – la vérité historique est toujours respectée –, Lincoln sous-tend sans trop d’ambiguïtés ce que cette réforme aura rendu possible : l’élection d’un noir à la présidence des États-Unis. L’écho est frappant et explique sans doute pourquoi le film est un triomphe aux Etats-Unis.

Si la formule peut faire mouche, seul le geste est politique. Et tous les moyens sont bons pour y parvenir. Sans parler de corruption, il est des périodes où les valeurs que l’on défend peuvent être soumises aux compromissions. Abraham Lincoln, sans se détourner de ses objectifs initiaux, se résoudra à emprunter un tel chemin, allant même jusqu’à prolonger la guerre entre le Nord et le Sud pour faire passer son amendement. Sacrifice périlleux. La pêche aux voix, amusante tout au long du film et portée, entre autre, par un James Spader au diapason, résume bien l’âpreté du combat dans un contre-la-montre prodigieusement bien rendu pour un film d’alcôves. Tout comme l’intervention de Thaddeus Stevens (Tommy Lee Jones sobre), républicain champion de l’égalité, et qui acceptera de ravaler ses idéaux d’égalitarisme en faveur du 13ème amendement en reconnaissant l’égalité de droit et non de fait. L’influence de films à la charge politique dans leur démonstration ne fait plus aucun doute (on pense à Monsieur Smith au Sénat de Franck Capra).

Steven Spielberg s’appuie alors sur un scénario d’équilibriste ne simplifiant jamais les propos des uns et des autres (républicains / démocrates) sur l’autel de la démagogie. En rappelant que Lincoln fut le tout premier président issu du parti républicain – qui, à cette époque, était progressiste –, le réalisateur contextualise les rapports de force sans exagérer le trait entre gentils abolitionnistes et méchants esclavagistes. La sobriété sert un film suffisamment complexe pour ne pas en rajouter. D’autant que l’issue est connue…

L’esprit des lumières rayonnera à travers des remparts opaques, mais il s’achèvera sur le crépuscule tragique de celui qui aura ouvert la porte…

Reste l’interprétation. Daniel Day-Lewis est tout simplement magistral. Ahurissant de vérité, il incarne un Lincoln plié par le poids de sa charge. Si la stature en impose, elle n’accapare jamais la lumière à son avantage. Phrasé, déplacement, colère, force de persuasion ou anecdotes savoureuses rythment la présence, en forme de demi-absence, du président. Comme pour nous dire qu’il n’est que l’instigateur du changement en marche. Parfois confiné à l’abri des regards dans l’intimité d’une épouse obsessionnelle, compulsive et inconsolable d’avoir perdu un fils (saisissante Sally Field), Abraham Lincoln n’a d’autre choix que d’aller jusqu’au bout de son combat. Qu’il remportera juste avant de mourir justifiant, peut-être, la peine d’avoir supporté les fantômes que toute guerre charrie.

Spielberg livre un film dense, sincère, très américain dans son traitement narratif mais si précis dans sa démonstration qu’il a su toucher un large public. Cet équilibre entre exigence du propos et capacité à le rendre universel est l’apanage des grands conteurs dont Spielberg fait assurément parti.

Geoffroy Blondeau

Notes: 4/5

Lincoln. Un film de Steven Spielberg. Sortie le 30 janvier 2013.

Durée 2h29

Avis publié sur ecrannoir.fr

 

Le producteur des Dents de la mer est décédé…

Le producteur des Dents de la mer est décédé…

Richard D. Zanuck, célèbre producteur des Dents de la mer de Steven Spielberg (1975), est décédé vendredi 13 juillet d’une crise cardiaque à l’âge de 77 ans à Los Angeles.

Fils du producteur, scénariste et réalisateur Darryl F. Zanuck (qui fut également le patron mythique de la 20th Century Fox), Richard D. Zanuck entre à la Fox en 1950, produit son premier film en 1959 (Compulsion), devient président de la Fox, puis vice-président de la Warner Bros. avant de fonder the Zanuck /Brown Compagny, société de production indépendante chez Universal.

Au cours des cinquante dernières années, il produira quelques grands succès comme La Mélodie du bonheur (1965), l’Arnaque (1973), les Dents de la mer (1975), Cocoon (1985), Miss Daisy et son chauffeur (pour lequel il obtint l’oscar du meilleur film 1990), Deep Impact (1998), Les sentiers de la perdition (2002) et plus récemment Charlie et la chocolaterie (2005).

Il aura, par ailleurs, travaillé avec Tim Burton à de nombreuses reprises de la Planètes des singes (2000) en passant par Sweeney Todd (2007), Alice au pays des merveilles (2010) ou pour le tout dernier opus du réalisateur Dark Shadows (2012).

Au-delà de cette glorieuse carrière, Richard D. Zanuck fit partie de ces hommes qui auront fait basculer l’industrie Hollywoodienne, issue de l’Âge d’or et surtout du nouvel Hollywood dont il fut l’un des artisans avec la Mélodie du bonheur ou l’Arnaque, vers  de nouvelles normes de production. L’ère du blockbuster, du marketing direct et du merchandising était née…

Geoffroy Blondeau