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Ex Machina : Robots au féminin…

Ex Machina : Robots au féminin…

ex machinaL’Homme et la machine. Ce duo romantique –puisque souvent tragique – maintes fois narrés au cinéma depuis Métropolis de Fritz Lang (1927), fascine toujours autant par les potentiels philosophico-narratifs d’une relation entre un créateur et sa créature. Ceci est encore plus vrai depuis l’avènement des programmes informatiques (milieu des années 50) et l’existence de l’I.A (Intelligence Artificielle), machine complexe capable d’exprimer des sentiments et de développer un certain niveau de conscience. Avec Ex Machina, Alex Garland (écrivain (La plage) et scénariste (28 jours plus tard, Sunshine), qui signe ici son premier film) ne s’écarte pas d’une certaine tradition propre à la S-F en nous conviant dans un huis clos où l’étrange se mêle au malsain.

En effet, le réalisateur récite sa leçon mais ose, par moment, se jouer des codes d’un genre en modélisant dans un espace clos les interactions d’un trio original afin de servir, puis de soutenir, la mise en tension d’une histoire volontairement plus proche du thriller gothique que du récit métaphysique. Ce que le film gagne en sensationnel (dans son rapport au dérèglement des consciences, des identités, dans un jeu de masques), il le perd en profondeur d’analyse. Si l’ I.A (Ava, jouée par la magnétique Alicia Vikander) n’est pas sacrifiée sur l’autel du roman noir, sa représentation, sexuée au possible, recodifie l’axe initial qui s’arc-boutait sur l’invitation d’une tierce personne (Caleb, brillant codeur de Bluebook interprété par Domhnall Gleeson) chargée de sonder l’« âme » de Ava par le biais d’un dialogue codifié par Nathan, PDG de Bluebook (Oscar Isaac).

Nous pensions alors voir déployer l’hypothèse d’une transgression du naturel vers l’artificiel, reproduction parfaite d’un Moi autonome capable d’émancipation. Ainsi, mais de façon détournée, l’existence d’une validation par le test de Turing est convoquée (celui-ci évalue la capacité d’une I.A à imiter une conversation humaine). Sauf que le cinéaste ne veut expérimenter une telle proposition au-delà de l’esquisse. Il préfère donner le change quant à la finalité d’un long-métrage habile dans l’art de la manipulation. L’affrontement sera psychologique, terriblement humain puisque incertain, jouant sur un même tableau avec les désirs, les frustrations, les peurs et les vérités supposées.

ex machina 2Nous nous rendons rapidement compte qu’il ne s’agit pas de savoir si Ava possède une conscience, mais jusqu’où la folie démiurgique de Nathan l’a poussée à façonner une créature capable de se substituer aux êtres humains. Le mythe de Frankenstein prend possession du cadre pour accréditer l’idée d’un axiome (raisonnement évident non démontrable), seul énoncé capable d’expliciter les dérèglements en marche. Le conte horrifique remplace la fable futuriste. D’ailleurs, pouvait-il en être autrement ? Nathan, en testant simultanément Ava et Caleb dans un pari fou de contrôle absolu, transforme la génétique d’Ex Machina en un maelström incontrôlé de désirs contradictoires, d’obsessions refoulées, de fascination terrifiante.

Sans crier à l’imposture, qui, si elle était avérée, ne nuirait pas au travail formel remarquable de ce premier film, nous voyons poindre avec malice la construction d’un faux-semblant scénaristique capable d’explorer la dimension tragique d’un jeu de dupes révélateur des réelles motivations de Nathan. Plus le film avance plus il s’échappe de la rigueur scientifique, préalable indispensable à toute forme de vérité, même les plus singulières. L’acquis devient l’évidence. La croyance, la force motrice d’un métrage sexué – érotique – nous renvoyant à une codification balisée, même si ambigüe, entre l’homme (prédateur) et la femme (« objet » de la prédation). Les frontières du réel s’estompent dans ce décor claustrophobe composé de caméras, de portes verrouillées et de couloirs inquiétants au profit d’une autre réalité tangible aussi prometteuse qu’effrayante.

Geoffroy Blondeau

Note: 3/5

Ex Machina. Un film de Alex Garland. En salles le 3 juin 2015.

Durée: 1h51

Mise sur orbite réussie pour Gravity…

Mise sur orbite réussie pour Gravity…

gravity-photo-51f23e6deae3eAvec Gravity la Warner réédite le succès surprise de The great Gatsby. La qualité en plus. Porté par un buzz énormissime et des critiques US itou, le film de S-F avec Sandra Bullock et George Clooney vient de réaliser le meilleur démarrage pour un mois d’octobre avec 55,5 millions de dollars. Son budget « raisonnable » de 100M$ lui offre déjà un destin des plus prestigieux surtout si l’on en croit un bouche à oreille au diapason.

En dehors de ce remarquable succès, Gravity signe enfin le retour sur le devant de la scène d’une S-F originale – je mets donc de côté Star Trek : Into the Darkness et ses 228M$ –  plombée cette année par une série d’échecs à répétition. Oblivion (89M$), After Earth (60M$), Elysium (92M$) et Pacific Rim (101M$) n’ont jamais été à la hauteur de l’attente à la fois critique et public. Tout le contraire pour le nouveau bébé d’Alfonso Cuaron (Les fils de l’homme). Les 100M$ seront balayés et les 200M$ dans le viseur.

Il faut saluer Alfonso Cuaron pour avoir osé proposer une expérience particulière, technologiquement assumée, permettant à la salle de cinéma de retrouver aussi bien son sens premier que son éclat. Quand l’intelligence supplante le remplissage, des surprises sont toujours envisageables. Gravity est de celles-là.

Geoffroy Blondeau

BO US: le calme avant la tempête…

BO US: le calme avant la tempête…

CAGED_009H_G_ENG-GB_70x100.inddDepuis le 8 mars dernier et la sortie en fanfare d’Oz de Sam Raimi – 79 millions de dollars pour son premier week-end d’exploitation –, le box-office US est plutôt terne. Seuls La famille Croods (163M$) et G.I. Joe : Conspiration (116M$) ont réussi à dépasser les 40M$ lors de leur lancement. Oblivion, tout en réalisant un score honnête, a scoré à 37M$ et aura bien du mal à dépasser les 100 millions de dollars en fin de carrière. Le dernier week-end confirme cette tendance, logique en cette période de pré-sortie estivale, mais surtout retient son souffle avant la déferlante Iron-Man 3 de Shane Black. Déferlante qui a déjà envahi le monde entier. Avec 198,5M$ dans 42 territoires (hors Allemagne, Russie et Chine), il obtient le 8ème meilleur démarrage de tous les temps hors inflation juste derrière les 199M$ du dernier Twilight.

Le film est déjà un hit, écrase les scores des deux premiers opus (266M$ et 311M$ en fin de carrière) et devrait filer vers les 600-650 millions de dollars à l’international. C’est simple, le film performe un peu partout faisant de Iron Man un super-héros aussi populaire que les Avengers, Spider-man ou encore Batman. Son score US est, à ce titre, très attendu. Si les pronostics vont bon train, un résultat au-delà des 150M$ pour son premier Week-end est plus que probable. D’autant qu’il n’aura aucune concurrence à affronter avant la suite de Star trek programmée deux semaines plus tard.

A n’en pas douter, l’été sera chaud bouillant. Remplit, une fois n’est pas coutume, de suites, de préquelles, ou de remakes en tout genre. Si les films de super-héros tiennent encore une fois la corde (en plus d’Iron-Man il faut rajouter Man of Steel, la suite de Wolverine et celle de Thor) 2013 sera l’année de la S-F. Oblivion, Star trek, After Earth (avec Will Smith), Pacific Rim (Guillermo Del Toro), Elysium (de Neill Blomkamp avec Matt Damon) ou encore le troisième opus de notre Riddick préféré. Bon, à part Star Trek – et encore – , je ne vois pas comment ils pourront faire tomber le milliardaire au sourire enjôleur…

Mes pronostics concernant Iron-Man 3

USA : 380-400M$

International : 600-650M$

Monde : plus d’un milliard de dollars

Geoffroy Blondeau

Cloud Atlas: sauts dans le temps…

Cloud Atlas: sauts dans le temps…

Cloud-Atlas-0081-20121015-96Cloud Atlas est donc le nouveau joujou spatio-temporel des frères – frère et sœur devrait-on dire désormais –, Wachowski. En fait, cet objet cinématographique gargantuesque ressemble à un voyage au-delà de l’espace et du temps proche du trip coloré mégalomaniaque à la tentation universaliste. Il ne faudrait pas oublier que ce délire somme toute raisonné, mais pas raisonnable, a été co-écrit et co-réalisé par Tom Tykwer, réalisateur allemand responsable, entre autre, de Cours, Lola, cours et du Parfum, histoire d’un meurtrier.

L’humain dans sa caractérisation psychologique n’a donc pas été sacrifié par l’indigestion d’images syncrétiques si chères aux Wachowski. Encore heureux puisque le film, à travers six histoires singulières étalées sur un demi-millénaire mais reliées entre elles d’une façon ou d’une autre, aborde sans ambages la notion de Karma. Libre-arbitre, actes et conséquences se retrouvent liés dans un maelström visuel plus ou moins ésotérique essayant de faire sens via les « séquences-vies » de nos différents protagonistes. La lecture proposée, coincée dans un va-et-vient temporel et géographique en continu est, malgré ce morcellement narratif peu courant, d’une fluidité absolument remarquable.

Ainsi la grande histoire – qu’elle soit avérée, modifiée (uchronie) ou projetée (dystopie) – se matérialise par l’imbrication d’histoires qui ne font que relater ce qui a été, est et sera. Le fait que les acteurs principaux (Tom Hanks, Halle Berry, Jim Broadbent, Hugo Weaving, Hugh Grant…) incarnent les différents personnages des différents segments induit sans nul doute l’idée de réincarnation. Les protagonistes du film n’agissent pas seulement en fonction d’une certaine capacité de rébellion contre l’ordre établit. Ils sont également déterminés, mais de façon inconsciente, par leurs vies antérieures. Ces deux dimensions donnent le la d’un film dont la finalité est de proposer une trame cohérente porteuse des valeurs d’indignation (l’avocat idéaliste américain Adam Ewing en 1845), de révolte (l’esclave Autua, la journaliste Luisa Rey en 1970, le gardien de chèvres Zachry en 2346) et de sacrifice (le clone Doona Bae en 2144). L’espérance est de mise. La menace d’une humanité autophage courant à sa propre perte aussi. Seule reste le droit à l’émancipation, force vive que le film met en avant pendant 2h45.

Malgré l’incroyable ambition d’un film somme mélangeant avec habileté les genres (science-fiction, thriller, comédie, drame…), celui-ci a été un échec retentissant aux Etats-Unis comme à peu près partout dans le monde. La fabrication d’une imagerie affranchie de toute contrainte narrative, non pas dans sa construction « plastique » mais dans son enchaînement « contextuel », a visiblement désorienté le public. Si Cloud Atlas a bien souvent du mal à dépasser le sens premier de ce qu’il tend à (dé)montrer, il brasse ses thématiques par le biais d’une fiction transgenre, il est vrai, assez inclassable. Sauf que les histoires narrées ne surprennent jamais, de l’esclave qui dit « non » au destin tragique d’un être conforme capable d’aller braver jusqu’au sacrifice l’ordre en place.Cloud-atlas-2

Ce qui pimente Cloud Atlas, film monstre dominé par la dictature d’images stylisées techniquement parfaites mais incroyablement lisses, c’est sa narration anticonformiste où chaque segment se découpe en mini-séquence n’excédant pas 5 minutes. L’absence de transition entre les parties renforce l’idée d’un continuum abolissant les frontières classiques du film à tiroirs. L’implication du spectateur est ainsi mise à contribution. Sa liberté d’adhérer aux propos et autres considérations philosophiques de cette quête initiatique sur le sens que l’on donne au choix que l’on fait, aussi. L’éclatement des destins amoindrit la portée affective au profit des idées. Ainsi, l’idée libertaire, celle qui conditionne toutes les autres, est assujettie inexplicablement au principe de climax, résolution ou conclusion morale qui rétrécit le temps, impose un rythme, une orientation. Le film est littéralement « bouffé » par la dictature de l’image. Sa portée, somme toute relative, imprègne notre rétine par effet de surenchère parfois malhabile. Cette dichotomie, entre l’ambition d’une œuvre complexe sans faute de goût et sa mise en représentation est, sans doute, ce qui a plongé le spectateur dans un profond désarroi.

À l’instar de la trilogie Matrix, Cloud Atlas est un voyage fascinant à la boursouflure philosophique-poétique de comptoir dont l’unité de temps et d’espace dépasse la somme de ses parties.

Geoffroy Blondeau

Note 2,5/5

Cloud Atlas. Un film de Lana & Andy Wachowski & Tom Tykwer. Sortie le 13 mars 2013.

Durée 2h45.

Avis publié sur ecrannoir.fr

Looper: rencontre entre deux Joe…

Looper: rencontre entre deux Joe…

Looper est un film sous référence tiré vers le haut par un scénario habile. Reprenant le concept du voyage dans le temps, le troisième long-métrage de Rian Johnson (peu connu chez nous mais responsable, en 2009, d’Une arnaque presque parfaite plutôt sympathique) s’inscrit dans la lignée des « petits » films de genre surprenant façon District 9 (Blomkamp), Moon ou Source Code (Ducan Jones). « Tout de go » nous nous disons qu’il est malin, bien réalisé et suffisamment original pour enlever l’adhésion malgré une trame narrative par moment atone. A l’image du dernier acte, beaucoup plus visuel dans son approche scénique, sorte de conclusion infaillible un brin moralisateur.

Mais ne boudons pas notre plaisir autour de ce spectacle savamment orchestré ou futur, passé et présent s’imbriquent dans le désordre d’un monde ou tout peut encore changer. Car la petite histoire, celle de Joe, tueur à gages – dit « looper » –, employé par la mafia en 2044 afin de liquider des témoins gênants envoyés du futur, va rencontrer la grande histoire au détour d’un beau raté. En n’arrivant pas à tuer sa dernière victime, qui s’avère être son moi du futur, il va déclencher une réaction en chaîne dont l’issue pourrait bien bouleverser l’ordre du monde. Par ce canevas des plus astucieux, Rian Johnson bricole un film polymorphe ou se succède, tour à tour, des sous-genres tels que le film noir, le thriller urbain, l’essai d’anticipation ou le manga. Proche, en réalité, du Terminator de Cameron (quelqu’un du futur se retrouve dans le passé pour éliminer une menace potentielle), Looper affirme son identité dans le mélange des genres, sorte de feux de paille lancés pour construire une ambiance particulière portée par un visuel réaliste et froid. En dehors du concept de base anticipant ce que pourrait devenir notre civilisation dans un avenir proche, le réalisateur se moque des vraisemblances inhérentes à tout paradoxe temporel et s’oriente sans détour vers une épure narrative marquée par un twist final bouclant la boucle.

L’équilibre entre action et réflexion, cinéma populaire et vraie proposition de genre est tenu. Mieux, en proposant une rencontre inédite entre les deux Joe, suite à la décision du jeune Joe (Joseph Gordon-Levitt épatant) de ne pas appuyer sur la gâchette, Rian Johnson ne commet plus d’erreur, sacrifie son spectacle de série B pour en faire un grand film de SF interrogeant les concepts de jouissance, de finitude, de vie, de mort, de bien et de mal. L’apparente complexité scénaristique du film tombe (un peu comme dans Matrix des frères Wachowski dès que la pilule est absorbée par Néo) à partir du moment où les deux Joe se retrouvent dans le même espace-temps. Sur ce point le scénario est brillant. Il évite les pièges basiques de la vengeance aveugle, de la rébellion unique contre une mafia omnipotente, du revirement facile ou de la complicité contre nature. La confrontation étonne. Identitaire, elle deviendra philosophique. Si le vieux Joe (Bruce Willis plus en forme que jamais) motive son arrivée dans le passé, perturbant par la même occasion l’existence de son incarnation plus jeune, il ne peut concevoir autre chose que la mission qu’il s’est confié en quittant son présent. Or, le jeune Joe est, quant à lui, dans son présent. Soit dans un temps modulable, changeant, ou chaque perturbation peut remettre en cause une vision de l’existence. Du thriller urbain futuriste de départ plutôt stylisé et mécanique dans son cheminement d’évènements, nous passons au récit d’anticipation existentiel via un face à face abrupt questionnant les thèmes liés à l’identité, le libre arbitre, le sacrifice ou la résolution du mal par la violence.

Pour réussir ce pari, le réalisateur a décidé de ne pas recourir à un artefact de pixels capable de représenter artificiellement l’un ou l’autre des Joe. Joseph Gordon-Levitt s’est grimé en jeune Bruce Willis, nez refait, lentilles bleues, accent à l’appui. Le mimétisme est parfait. La sensation d’avoir à faire à la même personne aussi. Et puis l’imaginaire du spectateur fait le reste. L’affiche, de ce point de vue, n’est pas trompeuse. Au contraire. Elle résume assez bien les enjeux finaux d’une histoire huilée pour un final tétanisant à plus d’un titre. Sur ce point le réalisateur nous réserve un dernier changement d’arc narratif. Le western est alors convoqué dans un mixte étrange entre les films de Ford, le Witness de Peter Weir et le Signs de M. Shyamalan. Est-ce celui de trop ? Sans doute ! Si le confinement par-delà la ville dans une ferme isolée où vit Sarah (Emily Blunt toujours impeccable) et son fils Cid, enfant aux pouvoirs cachés, sied bien à la dramaturgie voulue par le cinéaste, l’artifice scénaristique peut paraître grossier dans la préparation du twist final. Même si celui-ci surprend. À ce titre, les fans de manga ne seront pas déçus…

Looper est un film à scénario – comprenez par là que la mise en scène, pourtant agréable, a du mal à exister pour elle-même –. Un peu à la façon d’Usual Suspects, même si les pistes évoquées ne trouvent pas toujours de réponses. Mais les questions demeurent. Et elles sont affolantes dans leur dimension humaine, existentielle, intime. Comme d’éternelles interrogations que la fin d’un cycle temporel n’efface pas totalement.

Geoffroy Blondeau

Note: 3/5

Looper. Un film de Rian Johnson. Sortie le 31 ocotbre 2012

Durée 1h50.

Avis publié sur ecrannoir.fr