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Le Hobbit : la Désolation de Smaug : Sauvé par un dragon…

La ligne était déjà tracée. Le parti-pris osé. Voir carrément casse-gueule pour cet amoureux de J.R.R Tolkien. En effet, Peter Jackson, en développant aux forceps une nouvelle trilogie pour son Hobbit, est allé au-delà de la simple adaptation littérale du roman de l’auteur anglais.

Du Hobbit que reste-t-il vraiment qui ne serait en réalité la construction d’une véritable préquelle au sens diégétique des évènements narrés dans un cadre défini et entièrement reconstitué pour mettre en place l’univers élargi du film. À partir de ce postulat, Peter Jackson va essayer de rattacher le temps du présent au futur déjà évoqué, donc connu, du Seigneur des anneaux. Il aurait pu – ou dû – se contenter de mettre en images le récit – plus court, plus resserré, plus enfantin – du Hobbit dans sa propre vérité narrative, laissant ainsi au spectateur le soin de faire le pont entre les deux œuvres.

© New Line Cinema / Metro Goldwyn Mayer (MGM) / WingNut Films

En écartant cette possibilité, le metteur en scène néo-zélandais s’est un peu compliqué la tâche en prenant le risque de produire quelques excès entre promesses lourdes à porter et principe de cohérence difficilement tenable. Le lien se transforme alors en héritage, véritable fardeau de mémoire impossible à contrebalancer malgré le talent d’une mise en scène aussi inventive que généreuse. Sur ce point, le père Jackson a retrouvé sa fougue. Et cela fait plaisir à voir, peu importe les grincheux de toute sorte qui, il faut bien l’avouer, se sont épuisés à l’éreinter en se trompant de cause !

Ainsi donc la quête se poursuit sans faille, dans la même veine qu’un Voyage inattendu. Si la filiation est assurée, la mission, aussi noble soit-elle, souffre terriblement de l’ombre tutélaire des aventures d’une communauté déterminée à détruire l’anneau unique. La désolation de Smaug s’efforce, hélas, d’assurer cette descendance plutôt qu’à se laisser porter pleinement par ses péripéties. La mécanique trop bien huilée laisse apparaître une insuffisance dans l’humanisation des personnages, un peu comme s’ils étaient “bouffés” par l’importance d’un enjeu à géométrie variable, oscillant entre le retour chez soi – la quête des nains – et l’avenir de la Terre du Milieu.

C’est précisément là que découle l’aspect dual d’un récit coincé aussi bien dans son désir de raconter au plus juste les évènements du Hobbit pour ce qu’ils sont, que d’en faire le terreau propice d’un monde en danger puisque déjà en proie aux forces du mal. Si l’une et l’autre approches nous paraissent justes (comme justifiées), leur imbrication amoindrit la force symbolique de l’œuvre. L’histoire prend le pas sur l’affirmation d’identités singulières. Les personnages ont du mal à exister, tout simplement. Ils deviennent des pantins en mode automatique, chacun devant réaliser ce à quoi leur statut les oblige. Ainsi, la découverte du courage par Bilbon est retranscrite de l’extérieur, par réaction, dans le flot infernal de situations dangereuses. Contrairement à Frodon de la première trilogie, les moments de bravoure supplantent toute réflexion sur la psychologie d’un être face à son destin. Les tentations, la perte de contrôle et la peur de devenir un autre sont, hélas, brouillées par une surenchère visuelle définitivement castratrice.

© New Line Cinema / Metro Goldwyn Mayer (MGM) / WingNut Films

Heureusement que tout s’accélère. Le trop empêche le manque de nous montrer son visage. Un peu comme dans un grand huit aux multiples virages qui jamais ne s’arrête. L’action, explosive, est sans temps mort, refuse le surplace, livre quelques scènes d’anthologie à l’inventivité folle (la descente des rapides en tonneaux, l’attaque des araignées géantes, la colère de Smaug…). Ainsi l’enchaînement des décors devient le maître mot d’un récit qui ne s’appesantit jamais sur les lieux traversés. Il faut avancer, coûte que coûte, jusque dans l’antre du dragon, dernier niveau d’un film plus proche dans sa construction scénaristique d’un jeu vidéo – de qualité, certes – que d’une histoire avec autant d’enjeux.

La quête, répétons-le, est mue par cette dynamique généreuse que doit être le grand spectacle ouvert à tous les publics. Et Peter Jackson sait filmer l’emphase d’un monde de pur héroic fantasy comme personne en distillant ça et là une urgence à peine dévoilée, des pointes de mystère, des parts d’ombre. L’émerveillement, même pompeux – pompier ? –, cogne la rétine. La substance inoculée fera son effet, mais ne durera pas puisque la puissance d’évocation fait défaut. Sauf pour une séquence et un personnage. Smaug, le dragon cupide. Criant de réalisme, il incarne à la perfection le cinéma de Jackson, celui qui, jadis, fit la gloire de son auteur. Vorace, perfide, incarnant le mal absolu, il est la tentation malsaine, l’égoïsme personnifié, inéluctablement rongé par sa propre cupidité. Là où Peter Jackson a en partie échoué avec Bilbon et les nains (je mets Thorin de côté, le personnage évoluant significativement vers plus de complexité), il le valide admirablement avec Smaug.

Et d’un coup d’un seul Jackson ressuscite l’intérêt pour cette histoire d’or dans la montagne, de nécromancien, d’anneau, de nains et d’un hobbit facétieux au courage véritable.

Geoffroy Blondeau

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Le Hobbit : la Désolation de Smaug, un film de Peter Jackson

USA, 2013. 2h41

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