Mange, ceci est mon corps : L’inconscient du corps…

Si Mange, ceci est mon corps est un premier film personnel au sens intime du terme, il n’hésite pas à délivrer des messages universels sur la valeur du regard, du jugement et de l’interprétation. Il est, à ce jour, l’unique long-métrage de son auteur.

Loin de toute structure narrative classique, il s’agit d’une expérience visuelle entre poésie et abstraction. Les êtres s’y meuvent dans un temps organique et philosophique qui suppose l’expression d’une grammaire cinématographique retravaillée, triturée, conceptualisée et dont l’appropriation devient le leitmotiv de sa réussite. Cri lancinant d’un cinéaste à la recherche de sa propre interrogation, les sons, les images et les rythmes transforment les réponses supposées en questions sur ce que nous sommes. Nos relations, nos origines, nos attirances et nos folies font de ce poème vivant un long-métrage étonnant qui ne trace aucune direction, mais nous ouvre beaucoup d’itinéraires.

Tout commence par une invitation. Par un voyage au-dessus des « Hommes ». Par un premier plan tout simplement splendide. La vue aérienne, qui part de la mer, survole les terres d’une île, Haïti, et ses bidonvilles, ses flancs de montagnes, ses cours d’eau et ses villages. La caméra finit sa course en glissant doucement, comme au ralenti, sur le ventre d’une femme enceinte au point d’accoucher. Symbole de vie, les éléments répondent aux êtres ; la douleur à l’espoir. Lieu physique de cette appropriation, il est ce départ vers un chemin sinueux, mais envoûtant où les vérités ne sont ni données ni simples. Si rien n’est figé, la valeur multiple des interprétations sonne comme un écho à chaque intime interpellé.

© Les Films à un dollar / Cinémadefacto / Shellac

À la suite d’une fête vaudou, nous suivons des enfants en file indienne parcourir le paysage pour se retrouver devant une maison de maître en pleine campagne française. Ellipse. Raccord. Passage d’une historicité concentrée en un lieu unique. Antichambre symbolique à même de structurer les différents messages d’un cinéma en construction, la maison est un espace fantasmatique où le blanc se mélange au noir, le noir devient le blanc tout comme le fatalisme côtoie l’espérance. Par un jeu de couloirs, de miroirs, de portes et de points de vue entre quatre entités, Michelange Quay structure un film fermé, presque claustrophobe, car concentré dans l’inconscient de son auteur. Dans une scène fascinante, la mère et le domestique ne font plus qu’un et finissent par évoquer la schizophrénie d’une humanité souvent aveugle, craintive et possédée par la passion. Kubrick n’est plus très loin.

L’absence de mots stimule une mise en images qui cherche avant tout son unité formelle dans l’art aigu de la contradiction :  attirance / répulsion, domination / émancipation, mort / renaissance. La structure, ici polyphonique, délivre une vérité poétique qui assume sa subjectivité très relative pour dire, en définitive, le vrai. Mange, ceci est mon corps est une somme de tableaux fixes en interaction, un peu comme s’ils étaient mus par une force invisible.

La mère nourricière alitée – puissante Catherine Samie – est cette vieille Europe agonisante, affirmant son sacrifice « mange, ceci est mon corps » et son incompréhension pour ceux qui « prennent, mais ne donnent pas ». Les enfants, d’abord convoqués à dire amen à tout (merci) se partageront par la suite le gâteau symbolique et empoisonné de la chair blanche de cette mère nourricière. Ils le dévoreront, le gaspilleront. « Madame » – touchante Sylvie Testud – représente cette modernité à fleur de peau, tiraillée par le désir, la fascination, la sincérité et la culpabilité, la répulsion, le vieux réflexe de domination. Pourtant, celle-ci est attirée par le domestique noir qui, le temps d’un plan, devient le maître.

Rien n’est figé avons-nous dit.

Les chaises sont musicales, la perception changeante et les questions emprunt de symbolisme. Comme l’autre voyage sur Haïti effectué par Testud. Un pont entre les peuples est esquissé. Elle s’allonge alors au bord de l’océan et demande pardon. Les enfants rient autour d’elle. La paix serait-elle aussi simple à trouver ou bien doit-on encore et encore pianoter sur les touches blanches et noires d’un piano afin de trouver l’accord parfait ?

Déroutant, lent, profond et personnel, Mange, ceci est mon corps est une expérience cinématographique rare qui mérite amplement que l’on s’y attarde.

Geoffroy Blondeau

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Mange, ceci est mon corps, un film de Michelange Quay

Haïti, France. 2008. 1h45

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