Gandahar : Conte animé intemporel…

Cinéaste français atypique considérant que « le vrai cinéma, c’est l’animation ! », René Laloux a été, en nous livrant trois longs métrages de science-fiction au style inimitable, le précurseur d’un genre qui aura acquis ses lettres de noblesse avec ses deux films précédents La Planète sauvage (1973, Prix spécial du jury au festival de Cannes) et Les Maîtres du temps (1982).

Gandahar (1987), conte philosophique abordant le destin singulier d’un monde pacifique proche de l’état originel,  prolonge pendant une heure et demie les rêveries poétiques d’un réalisateur acharné de liberté et de tolérance. Le film navigue continuellement aux confins d’une réflexion qui se propose de souligner les dangers d’une autodestruction potentielle en abordant des thématiques d’une grande modernité : exclusion, droit à la différence, danger de la technologie ou de l’individualisme grandissant. Adapté du roman éponyme Les Hommes – Machines contre Gandahar de Jean-Pierre Andrevon, cet objet cinématographique dessiné par Caza possède un charme désuet envoûtant portés par des graphismes au classicisme d’école capables de soutenir un traitement narratif discursif destiné à un public mature.

© Col.Ima.Son / Films A2

« Dans mille ans Gandahar a été détruite et ses habitants massacrés, il y a mille ans Gandahar sera sauvée et l’inévitable évité ». Ces paroles, délivrées par les Transformés, êtres multiformes peuplant le centre du monde des « Gandahariens », servent de fil conducteur à une intrigue complexe et méta-temporelle sur le destin contradictoire, mais cohérent, d’une civilisation moins innocente qu’il n’y paraît. Si le monde de Gandahar est en danger de destruction, l’origine du mal, matérialisée par des hommes de métal, n’est pas exogène puisqu’elle est issue d’une ancienne expérience gandaharienne devenue une entité autonome appelée le Métamorphe.

En axant sa narration sur les fragilités d’une société qui ne contrôle plus ses expérimentations au point de déstabiliser l’ordre des choses sans pour autant en accepter ses propres anomalies (le rejet des Transformés par exemple), René Laloux met en place une parabole sur la perversion d’une humanité omnipotente. Explorant habilement les méandres du temps en dessinant les contours à la fois paisible et apocalyptique d’un monde frappé par une énigmatique prophétie oubliée, le cinéaste nous livre une allégorie poétique sur l’impossible existence d’une société idéale. L’humanité serait alors condamnée à créer les conditions de son anéantissement ou de son hypothétique salut. Seuls maîtres « à bord », les Hommes élaborent une métaphysique complexe sur la représentation de l’être dans son existence propre quittent à en modifier sa réalité pour accoucher d’une aberration symbolisée par le Métamorphe.

Le cinéaste, dans le cadre d’une boucle temporelle fascinante (ingéniosité scénaristique permettant plusieurs niveaux de lecture), nous livre une fable hypnotique sur les risques des dérapages sociétaux. La Science-fiction, support rêvé pour effectuer ce travail de transposition thématique, confère au film cette atmosphère distanciée nécessaire au déroulement implacable des évènements. Servi par une mise en scène privilégiant la succession de « tableaux » aux décors éblouissants, au bestiaire varié dans l’affrontement des deux mondes supposés, René Laloux accouche ainsi d’un film d’animation à l’inventivité aussi bien plastique, que philosophique. Si la fluidité de l’animation supporte le poids d’un budget ridicule, il projette instantanément Gandahar vers une poésie envoûtante, qualité supplémentaire d’un film au destin intemporel.

Geoffroy Blondeau

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Gandahar, un film de René Laloux

(France. 1987. 1h23)

 
 

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