La Forêt de Mogari : une quête intérieure sidérante…

Réalisatrice japonaise plutôt prolifique ou, indifféremment, elle aura en trente ans de carrière alternée avec plus ou moins d’aisance, courts, moyens, longs-métrages et films documentaires, Naomi Kawase réalise en 2007 avec La Forêt de Mogari l’un de ses meilleurs longs-métrages au côté de ses Délices de Tokyo (2015).

Dans la profusion d’une nature verdoyante qui encercle et protège les âmes en peine, La Forêt de Mogari est un voyage initiatique d’une beauté renversante qui libère sa puissance de vie au-delà du crépuscule. Plongée dans un corridor végétal qui capte les douleurs pour remplir les absences, cette ode à la poétique simple et naturelle sonde l’intime avec la justesse d’une imagerie empreinte de pudeur. Le film célèbre alors par les interstices qui s’y déploie, la vérité de sentiments enfouis. L’art de conter ce qui ne se dit pas ou ne peut s’y dévoiler sans établir une contextualisation verbale trop évidente qui rendrait le film un brin grossier dans son approche, permet à la cinéaste japonaise de proposer une musique singulière, gracieuse comme élégante où l’envoûtement progressif gagne irrémédiablement le spectateur.

© (C.N.C.) / Kumie / Celluloïd Dreams

Son introduction séduit par sa simplicité de façade. Machiko, aide-soignante qui vient de perdre son enfant, se retrouve dans une maison de retraite pour s’occuper d’un vieil homme, Shigeki, qui a perdu sa femme il y a de cela 33 ans. Si l’entrée en matière paraît classique pour ne pas dire banale, elle résume admirablement bien l’emprisonnement « terrestre » des êtres en proie aux douleurs de l’âme. La rencontre entre Machiko et Shigeki, qui me fait penser aux films d’Ozu, s’écarte bien vite des convenances du cadre médical pour nous amener vers le déploiement d’une relation sans mots ni justifications, mais dans la reconnaissance mutuelle d’une intimité torturée. C’est précieux, jamais voyeur, tendre comme violent, mais surtout construit pour libérer les meurtrissures d’un passé à deux vitesses. L’un et l’autre se répondent et si Shigeki devient le petit garçon de Machiko, celle-ci, sans remplacer l’épouse défunte du vieil homme, est ce corps en détresse qui finira par troubler Shigeki. Communion dans l’expression d’une douleur, la Forêt de Mogari va de l’avant, ne se retourne pas et pénètre au plus profond d’une affliction pour nous offrir un périple dans les bois d’une audace cinématographique libératrice.

Se détournant rapidement des convenances du film transgénérationnel, la réalisatrice développe leurs rencontres en dehors de la maison de retraite pour en magnifier la spécificité. La scène de cache-cache dans les champs d’arbustes soigne sa composition entre resserrement des corps, signe d’une complicité salutaire, et élargissement du cadre afin de révéler l’extatisme d’une nature aussi bien émancipatrice que protectrice. Spectatrice privilégiée de ce balai moqueur, la forêt les contemple dans le bruissement du vent. Déploiement d’une compréhension, course de l’un vers l’autre et fuite de l’un au-delà de l’autre, cris et main tendue dans un accompagnement, la nature est le réceptacle des possibles, un chemin de terre qui monte, un rayon de lumière qui passe, un débordement qui réunit et une libération qui advient. C’est le miracle de la vie. Dans sa douleur ; dans sa détresse ; dans son deuil ; dans son espoir.

Par la grâce d’une caméra aérienne qui capte l’indicible, Kawase restitue les silences, suspend le temps et nous offre des plans dignes d’un Terrence Malick. L’inspiration parle pour les personnages et le céleste s’unit avec le terrestre. Accouplement des sens dans une quête sans fin avec soi-même, la Forêt de Mogari est un chant majestueux qui dépasse la simple restitution d’une détresse. Les deux personnages, chacun à leur manière, terminent un voyage, le Mogari, condition nécessaire à l’exploration d’une nouvelle intimité. Ils deviennent alors cette nature aussi bien violente qu’apaisante et cheminent irrésistiblement vers l’horizon qui se lève. Sublime !

Geoffroy Blondeau

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La Forêt de Mogari

Un film de Naomi Kawase. Japon. 2007. 1h37.

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