Godzilla : Blockbuster stupéfiant…

Je souhaitais revenir sur ce film estampillé à tort comme étant un blockbuster décérébré et qui m’avait à l’époque bluffé en tout point par sa mise en scène. Sans aucune exagération, je n’avais plus vu une telle fluidité narrative depuis… Les Dents de la mer de Steven Spielberg (1975). C’est dire !

Mais pourquoi donc ? Tout simplement parce que le film de Gareth Edwards ne se vautre jamais dans la démonstration vulgaire du monstre que cela soit frontalement, abruptement, sans la retenue qu’impose le respect pour le mythe. Jamais, en effet, le réalisateur britannique ne se trompe sur la portée symbolique de son monstre, créature « événementielle » devenue cinématographique et populaire touchant désormais à l’universel. Le parti-pris du réalisateur, à l’instar de son premier film, Monsters, inocule une puissance cathartique comme tellurique mondialisée qui, de fait, supplante toutes velléités d’un Entertainment fou à divertir pour divertir. Non, Godzilla tient sa force bien au-delà de sa capacité de destruction massive.

© Warner Bros Entertainment / Legendary Pictures / Toho Company Ltd.

Le lien opéré est remarquable, car il entremêle la mainmise orchestrée par les studios et le réveil de Godzilla, légende urbaine proche du mythe qui, pour des raisons qui échappent à la raison des Hommes, s’en vient les sauver. Lorsqu’un film pourtant soumis aux logiques de la rentabilité s’amuse autant à échapper aux canons vulgaires de toute représentation facile – donc factice, car de principe – il nous offre des lignes de fuite en forme de brisure temporelle et narrative absolument jouissives. Et là, j’applaudis, j’éructe ma cinéphilie parfois déçue ou endormie pour, enfin, éprouver ce plaisir coupable d’avoir vu un film intelligent dans son rapport à l’image, c’est-à-dire dans ce qu’elle montre et, de fait, ce qu’elle a à nous dire.

Car Godzilla n’est pas, contrairement à ce que j’ai pu, à l’époque, lire ici ou là, un simple film catastrophe véhiculant maladroitement une traînée de traumas patriotiques plus ou moins hors sujet (attentats du 11 septembre par exemple). Cependant, l’ombre de Fukushima, elle, est bien présente. Origine de tout dans la confrontation homme/nature qui se dessine habilement dans le film, elle vise à problématiser un rapport de force particulier mettant les humains hors-jeu (hors sujet, même), qui deviennent des pantins ridicules dépassés par ce qui sort de terre. Ainsi, les personnages semblent fades, à la traîne, inutiles en quelque sorte. Ils ne sont que des prétextes, certes caricaturaux, mais au service d’un film se bornant à neutraliser le caractère ethnocentré des différentes réactions à la suite d’une menace de masse.

Si dans Godzilla il n’y a pas de point d’équilibre véritable, celui-ci n’est pas vraiment là où on l’attend. Malgré l’irresponsabilité d’une humanité inconsciente, la nature n’est pas rancunière. Fragilisée, elle va néanmoins s’occuper de ramener l’équilibre lors d’affrontements dantesques sous le regard apeuré des hommes. Ici, nous sommes spectateurs. Les dieux sont à l’œuvre, impavides. Et Gareth Edwards récite son cinéma, celles des grandes œuvres à la dramaturgie consciente d’elle-même, pour nous livrer un long-métrage étonnant fait de patience, d’ellipses géniales, d’angle de vue décalé, de frustration provoquée, d’attente comme d’apparition fabuleuse, le tout au cœur d’un chaos total, mais reconfiguré autour d’un minimalisme d’auteur.

Pour toutes ces raisons, ce Godzilla est fascinant. Il se donne à voir par les desseins proposés d’un cinéaste conscient que tout est affaire de rythme contenu, de proportion, de rapport d’échelle comme de perspective, entre stupeur et fascination. Et non autour d’un quelconque affrontement basique ayant l’obligation de finir quelque chose. Alors oui, les enjeux humains sont à la limite du néant. Mais peu importe, car ils auraient pu, tout simplement, ne pas exister. La beauté brute du/des monstres nous saisit alors doublement. Leur rencontre aussi. Le dénouement encore plus. Celui-ci est implacable dans son unité prospective. En réalité, Gareth Edwards a juste réalisé un film grandiose qui justifie la raison même du film et l’existence de Godzilla dans le paysage cinématographique mondial.

Geoffroy Blondeau

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Godzilla, un film de Gareth Edwards

(USA. 2014. 2h03)

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