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Redacted : Force de la représentation…

Biberonné aux films « depalmien » au cours de mon adolescence avec comme première entrée Blow Out (1981), hommage sincère au Blow Up d’Antonioni, visionné à l’époque en français avec la voix de Depardieu doublant Travolta, j’ai toujours apprécié le travail d’un réalisateur capable d’exacerber une société – américaine et, d’une certaine manière, occidentale – aux détours des fantasmes, des irréalités, des pulsions et de toutes les anomalies psychopathologiques qui la pervertisse. Son œuvre teintée d’un cynisme romantique et d’une part d’autobiographie ne peut se dissocier du cinéaste. De Palma est un rebelle, un expérimentateur qui essaye depuis plus de quarante ans de brouiller les pistes, entre les figures de style qui décomposent l’image (split screen) ou bien qui la rendent d’une cohérence absolue (plan séquence). Manipulateur, il aime plonger le spectateur – lorsqu’il ne le dupe pas – au cœur de la scénarisation d’histoires souvent folles, parfois grotesques, mais toujours démesurées entre réalisme froid et onirisme tentaculaire.

Aujourd’hui âgé de 80 ans, je ne vais pas ici revenir sur sa formidable filmographie, mais m’intéresser sur son antépénultième film, Redacted (2007).  Prodige sur pellicule incomparable né d’un aboutissement autant technique que réflexif, Redacted interroge la place d’un cinéma protestataire, politique, lui-même informatif et qui peut, encore / toujours (?), éveiller les consciences.

© HDNet Films / The Film Farm / TFM Distribution

Adossé à cette nouvelle société de l’image qui n’a eu de cesse de prendre du terrain depuis maintenant 13 ans pour nous abreuver d’informations aussi distordantes, parcellaires que falsifiables, Redacted Revu et corrigé ne prend pas celles-ci à contre-pied et, au contraire, affirme une nouvelle critique, sorte de nouveau cinéma, un peu détaché, car cynique, mais terriblement moderne – ce qui est toujours le cas, d’ailleurs. Cette réflexion, donc, sur l’image dans ses différentes sources, formes ou réalités, constate d’une interrogation : celle d’un auteur qui essaye de comprendre le positionnement du futur cinéma « 2.0 » pour en légitimer la redéfinition, quitte à affaiblir le discours cinématographique par la profusion de médias alternatifs de plus en plus visuels, tout en restant lucide quant à l’utilisation parfois démagogique d’évènements aussi tragiques qu’une guerre peut charrier (Irak en l’occurrence). Les points de vue sont :

  • Un GI, Angel Salazar, filme avec une caméra DV ses copains d’unité. Il filme leurs détresses, leurs convictions, leurs folies.
  • Un documentaire français s’interroge sur l’utilité des Chek-Points instaurés par les Américains afin de sécuriser le territoire.
  • Une journaliste de la télévision locale relaye les actualités au cœur de Samarra (125km au nord de Bagdad).
  • Des caméras de vidéosurveillance qui livrent leurs images.
  • Enfin, des vidéos postées sur Internet, des journaux télévisés, des blogs et des confidences par webcams interposées afin de combler la narration de Redacted.

Avec ce patchwork visuel qui prend forme par cette diversité de support, le film de De Palma recours à la multiplicité des sources d’images. Pour réfléchir sur le statut de l’image ; pour dénoncer la bêtise d’une guerre qui ne fait que reproduire les erreurs du passé (la référence à Outrages est limpide) ; pour s’interroger sur la capacité du cinéma à se moderniser sans perdre son âme. Mais à quoi bon filmer une fois de plus le conflit en Irak ? Pour y montrer les horreurs d’une guerre d’occupation qui ne dit pas son nom ; y dénoncer son absurdité, son enlisement, ses déchirements et ses dommages « collatéraux ». Certes. Mais plus encore, y triturer un évènement couvert par les journalistes du monde entier, entre vraie/fausse information et utilisation explicite de l’image à tout va. Brian de Palma s’engouffre alors dans un formidable (re)travail des images afin de fabriquer une information ponctuelle, définissable dans sa valeur purement performative, revisitant ainsi le processus habituel du « docu-fiction » d’un cinéma qui fait « semblant de ». Comprendre Redacted, c’est recevoir des plans issus de supports différents – viol filmé par la caméra DV d’un GI, sergent explosant sur une mine, toujours filmé par le GI, GI se confiant à son père via une webcam, rixe filmée par une caméra de vidéosurveillance, etc. – qui modifient conséquemment notre perception de la réalité. La forme qui en découle est désagrégée, prend l’information à sa source et la livre telle quelle. Fondamental pour plusieurs raisons, le processus de fabrication du film évolue et questionne l’importance du « filtre » de l’auteur, sur son rôle, sa créativité, ses orientations cinématographiques. Cette nouvelle matière première permettra au cinéaste de définir une synthèse filmique innovante jouant sur les formes dans un travail d’expérimentation.

De Palma reconstruit donc une image déjà existante, déjà produite.

© HDNet Films / The Film Farm / TFM Distribution

En acceptant cette réalité complexe, car abrupte dans sa (re)connaissance, De Palma assume le parti pris d’une forme qui oriente un fond, de la conception des images à leur réception. Dans Redacted, il faut comprendre que les deux se font simultanément, réduisant alors le décalage entre ce que montre une image et la réalité des faits. Par cette nouvelle vérité de l’image, le film devient plus politique qu’esthétique. Il transforme au-delà du simple effet de style l’utilisation a posteriori des images sources qui fabriquent l’évènement. Mais, comme tout auteur, il ne s’adoube pas. Si son processus créatif vise à mettre en forme des plans issus d’autres médias, il continue à créer le lien, informe le spectateur de l’existence d’une narration avec des enjeux et même une thématique. Le renouveau vient d’un constat. Celui d’un dépassement d’une image sur une autre. Oui, Internet et les blogs ont, semble-t-il, pris le pas pour rendre compte d’une réalité ou, plus exactement, au service d’une fiction acceptant de se fabriquer à partir de ces images « brutes ».

Mais ne soyons pas aveugles. Par l’intermédiaire de ce brûlot, De Palma dénonce, avertit, stigmatise et devient une « espèce » de porte-parole qui semble jouer, comme se jouer, de ces nouveaux outils façonneurs de sens. En faisant ce travail, il redéfinit son cinéma, celui qui regarde à l’intérieur de, pour comprendre. Ouverture et fermeture. Deux maîtres mots du cinéma « depalmien » qui n’a eu de cesse de fabriquer du sens par ses mouvements de caméra. En traitant de la même thématique que sur son film Outrages (1989), il ne fait que constater une constante, celle des atrocités engendrées par la guerre. De nouveau, il prévient. Mais change de ton, d’approche et de perception cinématographique. Comme notre époque. Le fond reste le même, la forme non. Mouvement irrémédiable d’une modernité qui pense, fabrique et véhicule dans un même processus les images reçues ou le décalage n’existe plus puisque tout est livré en un seul paquet.

À ce stade, De Palma ne fait que reproduire ce que pourrait constater n’importe lequel d’entre nous en possession d’une caméra DV. Oui ! De Palma met à disposition dans une fiction didactique ce que nous pouvons trouver sur Internet. Lui-même avoue, après de nombreuses recherches sur le net que « tout y était et tout y était en vidéo ». Reproduction donc, mais reconstruction également. Si tout est déjà là, il doit néanmoins tout retourner. Très bien. Alors il marque des vérités en y plaquant l’instantanéité des évènements par l’approche multivariée des supports. Ce qu’il veut c’est mettre en avant cette nouvelle réalité. Alors son œil s’efface au profit des messages blog, de l’impartialité d’un axe de caméra de vidéosurveillance et de ce que filme le GI. Le plan change donc de nature. La valeur de l’image aussi.

De Palma réadapte un visuel pour nous plonger dans une perception de télévision ou l’actualité prend forme sous nos yeux. Cette dépossession du cadre est le résultat d’un exercice qui évite tout point de vue cherchant désespérément le vrai du faux. Il ne reste plus que cette plongée radicale au jour le jour autour de ce terrible conflit.

On quitte la salle, on rentre chez soi et on allume son ordinateur. Les mêmes images nous assaillent. Le pont est construit. Le « métacinéma » aussi.

Geoffroy Blondeau

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Redacted, revu et corrigé, un film de Brian De Palma

USA. 2008. 1h30

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