La graine et le mulet : Solidarité familiale indéfectible…

Les films d’Abdellatif Kechiche m’ont toujours fait penser, allez savoir pourquoi, aux longs-métrages de Maurice Pialat. Question de méthode de travail auprès des acteurs pour que ceux-ci donnent le meilleur d’eux-mêmes.

Passionné par la carrière du cinéaste barbu colérique dont Nous ne vieillirons pas ensemble (1972) est sans doute son chef-d’œuvre, comment aurais-je pu ne pas être attiré par la puissance organique dégagée par la filmographie du réalisateur franco-tunisien ?

Cinémorphose fait des choix de films et ne pouvant / n’arrivant pas à analyser autant que je le voudrais les films qui me tiennent à cœur, j’ai décidé, une fois encore, d’aller au plus simple et de vous parler de La Graine et le mulet (2007) que je considère comme le meilleur opus de son réalisateur.

© Pathé Renn Productions / Hirsch / France 2 Cinéma

La Graine et le Mulet ressemble à un « feuilleton familial » dont la sociologie politique théâtralisée nous immerge au cœur d’une communauté méditerranéenne installée dans la ville de Sète.

Entre un symbolisme emplit de postures à demi figées, mais paradoxalement toujours en mouvements, le réalisateur nous invite à suivre pas à pas la reconversion de Slimane, travailleur des chantiers navals fraîchement licencié, car devenu non productif. Cette reconversion, aussi bien personnelle que professionnelle, familiale qu’affective, est détentrice d’une vérité tragi-comique à l’humanité débordante. Cinéaste totalement impliqué par cette énonciation d’un destin commun à beaucoup, Abdellatif Kechiche assemble des images du quotidien pour nous offrir un chant qui transcende les êtres et façonne les rêves.

L’abnégation d’un homme qui ne peut se résoudre à rentrer au bled est la pierre angulaire d’un film proposant une pluralité de psychologies qui s’entrechoquent en continu dans la surdémonstration de scènes abreuvées de vie. Situations fébriles, car souvent conflictuelles, ce fil tendu est d’une beauté magique par sa dilatation narrative qui affirme un cinéma sincère, jamais gratuit ni facile d’accès.

En filmant l’intime d’une communauté familiale délimitée selon un cercle relationnel ouvert, il ne tombe jamais dans les travers du communautarisme, et nous fait entrer par effraction, mais avec délectation, dans le quotidien de cette fratrie unie par des liens familiaux souvent abrupts, parfois distants, toujours évocateurs, entre les questions transgénérationnelles et les choix qui s’opèrent pour chacun. Abdellatif Kechiche arrive ainsi à traiter sans confusion ni vacuité les concepts de sacrifice, du legs, de la mémoire, de la persévérance en la personne de Slimane. Simplement, douloureusement, tragiquement.

Essai d’un cinéma qui valorise l’individu dans une sociologie marquée par une diversité de « je » dans un jeu choral favorisant la portée universelle des évènements vécus, cette mise en scène de l’humain touche forcément parce qu’elle provient d’un cinéaste faiseur de rencontres. Source d’imbrications subtiles (Slimane et sa fille adoptive), féroces (scènes de disputes au sein de la famille) et édifiantes (rencontre avec les notables « blancs »), le troisième long métrage de Kechiche impose une identité particulière, mais non exclusive en imposant un rythme (étirement des scènes), une narration (prédominance de la parole), un décor (chantiers navals, banlieue de Sète) et des visages (multiculturalisme). Le cinéaste formule alors des constats en libérant cette parole par le biais d’un style proche de l’Esquive (2004) qui associe dans une foultitude de sentiments imbriqués un réalisme dramatique.

© Pathé Renn Productions / Hirsch / France 2 Cinéma

Plutôt linéaire dans sa structure narrative, Kechiche instaure des lignes de fractures internes afin de dynamiser son métrage. Celui-ci devient tour à tour captivant, envoûtant, lyrique, pessimiste, mais toujours cinématographique. L’écriture ciselée et réaliste nous fait penser au cinéma de Pialat et pousse jusqu’au bout la vision d’un artiste engagé qui frôle, parfois, dans la même scène, l’excès et le génie. Le montage parallèle qui entremêle la course-poursuite éreintante de Slimane et la danse sacrificielle de Rym en est l’exemple le plus brillant.

Chant du cœur qui devient ce chœur accompagnant le vieux Slimane dans sa reconversion, les membres de sa famille, qu’ils soient naturels ou d’adoption, les vieux du port assis à l’hôtel de l’Orient, les « administratifs » ou les notables de la ville de Sète, tous participent à la cohérence d’un univers qui se concentre sur cette tranche de vie, celle d’un ouvrier des chantiers navals qui décide d’ouvrir un restaurant spécialisé dans le couscous au poisson (le mulet).

Cette peinture compose une photographie plutôt pertinente des hommes de la génération de Slimane. Abdellatif Kechiche crée autour du personnage interprété magistralement par Habib Boufares, des situations qui ressemblent à des graines semées donnant vie à un environnement fait de traditions, de modernité et de résistance. Avec l’aide de sa belle-fille (troublante Hafsia Herzi), il tracera dans un final dramatique, les sillons d’un demain pour accomplir son rêve jusqu’à l’épuisement.

Certains y verront sans doute la tentation d’un verbiage inutile dans des scènes à la longueur exténuante qui prônent un réalisme social actant les principes de solidarité et d’identité.

Peut-être.

Pour moi, il s’agit assurément d’un essai sobre et fort qui structure un langage mixte osant affronter sans retenue le droit à la liberté. La danse de la jeune Rym explore ce champ des possibles et capte l’attention d’un spectateur touché par ce geste d’amour.

Enivrant et cristallin à la fois ; une perle rare.

Geoffroy Blondeau

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La Graine et le mulet.

Un film d’Abdellatif Kechiche. France. 2007. 2h31.

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