Amin : Vivre par obligation…

Né au Maroc en 1958, Philippe Faucon est un cinéaste engagé qui filme sans artifices les thématiques sociales de la vie « réelle » aussi bien dans La Désintégration (2012) ou Dans la vie, réalisé en 2008. Philippe Faucon sera récompensé en 2016 par le César du meilleur film pour Fatima (2015).  Le réalisateur sort en 2018 son 9ème long-métrage, Amin, avec l’actrice française Emmanuelle Devos et l’acteur Italo-Sénégalais Moustapha Mbengue.

© Istiqlal Films / Arte France Cinéma /Pyramide Distribution

Amin, père de famille sénégalais, quitte son pays en laissant derrière lui sa femme Aïcha et ses trois enfants, pour venir travailler en France. Entre ses missions de chantier éreintantes, sa vie au foyer au côté de travailleurs migrants, et les rares fois où il peut revenir au « pays », Amin ressent de plus en plus le poids de la solitude. Un jour qu’il effectue un travail de terrassement chez un particulier en banlieue parisienne, il fait la connaissance de Gabrielle, femme divorcée depuis peu. L’attirance s’installe et une relation se noue…

Tourné en France et au Sénégal, Amin de Philippe Faucon dépeint sobrement le double déchirement vécu par son personnage principal. Si le réalisateur aborde avec pudeur, mais non sans un certain naturel des sujets tels que l’immigration, l’exploitation, le déracinement ou la solitude, il n’oublie pas d’inclure dans son récit les notions de désir et de réconfort. Ses qualités de portraitiste social lui permettent d’aborder les questions qui agitent la société française actuelle sous la forme d’un réalisme socio-économique individualisé et déterminé par les impositions d’un marché qui se « sert » de salariés, parfois payés au noir, issus des pays du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne.

Au-delà des questions inhérentes au racisme, à l’exploitation, aux politiques publiques locales inopérantes ou encore à la singularité de chaque individu enfermé dans une situation parfois inextricable qui crée le dilemme, la cassure, voire l’humiliation sourde que Philippe Faucon arrive à retranscrire avec nuance, mais objectivité, le réalisateur démontre également l’interdépendance qui existe encore entre le Nord et le Sud, la bascule se faisant, évidemment, au profit du Nord, c’est-à-dire dans un rapport asymétrique que les pays d’origine n’arrivent pas à combler.

Ce cinéma résolument humain puisque sincère dans son traitement est également politique (au sens de l’engagement thématique), et capte surtout le spectateur par sa retenu, sa force tranquille d’une situation connue que Faucon a parfois du mal à exprimer dans toute sa complexité.

© Istiqlal Films / Arte France Cinéma /Pyramide Distribution

La difficulté étant qu’il se risquerait d’être toujours en deçà des réalités vécues par tous les travailleurs migrants que les entreprises exploitent sans aucune vergogne. Ainsi, la relation amoureuse entre Amin et Gabrielle, couple mixte improbable et qui ne peut résister au temps malgré un rapprochement affectif très bien mené qui nie toute différence, qu’elle soit sociale, d’âge, de couleur et de sexe, tord partiellement la réalité économique d’un monde aussi implacable qu’il peut être sociologiquement injuste.

La mort d’un camarade d’origine marocaine vient sceller la fin de cette illusion d’un rapprochement qui niait de façon très poétique ce que le monde ne cesse de nous renvoyer jour après jour. Amin décide alors de quitter Gabrielle, la culpabilité l’ayant rattrapé suite à l’incident – qui demeure trop prévisible-, de la mort de son camarade de chantier.

Si le film aborde des sujets sensibles, actuels et non définitifs, il ne va pas au bout de sa rhétorique initiale et préfère accoucher d’un beau film sur la rencontre de deux êtres que tout sépare et qui trouveront, le temps d’une passion suave et affectueuse, le réconfort face à la brutalité du monde.

Reste la légèreté d’une mise en scène près des corps capable de les accompagner pour en capter toute la richesse. La finesse des traits poétise un long-métrage qui montre, nous dit des choses sur le réel, mais s’arrête là ou il aurait dû, peut-être, franchir la ligne pour confronter le spectateur sur la réalité « crue » des travailleurs migrants en France.

Geoffroy Blondeau

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Amin

Un film de Philippe Faucon. France. 2018. 1h31.

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