Les Fraises sauvages : Entre rêve et réalité…

Dans le crépuscule d’une vie qui s’achève, les rêves, aussi oniriques soient-ils, hantent continuellement les âmes avides de paix. Le dormeur réveille, par-delà sa conscience – le cauchemar inaugural –, les peurs enfouies, les blessures effacées et les solitudes vécues. Lorsque Isak Borg décide d’aller en voiture et non en avion assister au jubilé en son honneur, il effectue bien plus qu’un simple voyage le célébrant, puisqu’il va, au contraire, entrelacer des remémorations liées au présent du périple où l’accompagnera Marianne, sa belle-fille. Loin d’essayer de changer le cours d’une vie qui s’achève, il essayera de s’entendre avec lui-même dans un va-et-vient psychologique et temporel au tréfonds de sa mémoire, de son âme, de sa vie d’homme.

© Svensk Filmindustri (S.F.) / Carlotta Films

De ce périple entre Stockholm et Lund, Bergman trace ainsi un jeu de pistes où les rencontres se mêlent aux rêves, fragments de souvenirs qui s’entremêlent au détour d’une mise en scène enivrante à la fluidité impeccable qui, à la fois, avance (l’automobile qui file vers sa destination), recule (les lieux d’une enfance emprunts de nostalgie) et se fige (les songes comme des yeux intérieurs à même de scruter sans effacement la conscience d’un homme pétri de regrets).

Ce long-métrage d’une maturité remarquable pour un réalisateur de quarante ans, se regarde par la place qu’occupe des réalités changeantes qui se répondent sans cesse et font des Fraises sauvages une œuvre du « passage » totalement sublimé par son expressionnisme d’une partition commencée dix ans plus tôt avec Ville portuaire (1948).

Cinéaste de l’instant (Godard, Begmanorama 1958), Bergman inscrit ses héros dans une psychologie qui motive l’action et renforce le discours cinématographique. Le rêve introductif à l’onirisme stupéfiant lance ainsi l’action par débordement – influence du cauchemar – pour créer les conditions d’une réflexion non prédéterminée qui va l’assaillir, mais qui servira de prétexte au périple emprunté. En fixant les aiguilles d’un temps qui se réduit, Isak Borg, docteur de 78 ans, parcourra les sillons de sa propre vie pour essayer de faire la paix avec lui-même.

© Svensk Filmindustri (S.F.) / Carlotta Films

Dans / De ce parcours « initiatique » quasi crépusculaire, le passé répond au présent et le présent stimule un passé qui reste toujours vivace ; lorsque Isak s’arrête pour visiter la maison de son enfance, lorsqu’il prend en stop le groupe de jeunes, lorsqu’il rêve ou qu’il se souvient, nous le voyons tel qu’il est, c’est-à-dire en vieil homme. Une passerelle entre hier et aujourd’hui se forme, laissant le soin à Bergman de traiter des sujets comme la mort (la sienne dans un rêve terrifiant), la solitude (au détour de la mère de Isak), la jeunesse (lorsqu’il prend un groupe de jeunes en stop) et la filiation (les discussions avec sa belle-fille au sujet de l’échec de n’avoir pu établir une relation saine et apaisée avec son fils).

Toutes ces questions font des Fraises sauvages une œuvre étonnamment vivante, d’une puissance lyrique et métaphysique incontestable (Ingmar Bergman s’identifiant sans doute beaucoup à ce personnage dont les initiales sont identiques), à la mise en scène fébrile mais inventive qui crée, par l’incursion d’un Isak vieillissant dans les images de son passé, une continuité narrative encore jamais vue à l’écran.

Le cinéaste grec Théo Angelopoulos reprendra, quarante plus tard, la même structure narrative dans son film l’Éternité et un jour. Soit la marche en avant d’un homme qui ne se résigne pas à mourir seul, hanté par l’égoïsme d’une vie gâchée malgré les honneurs qui l’attendent. Les Fraises sauvages porté par le père spirituel de Bergman (l’acteur-cinéaste suédois Victor Sjöström incarne Isak Borg), passe du réel au rêve et du rêve au réel, le premier temps créant le deuxième pour que le deuxième motive le premier, comme si Bergman étirait sur soixante ans une seule et même journée.

Geoffroy Blondeau

————————————

Les Fraises sauvages

Un film d’Ingmar Bergman. Suède. 1957. 1h28.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *