Il va pleuvoir sur Conakry : Poids temporel et contemporain indéniable…

Cheick Fatamaky Camara était un cinéaste guinéen engagé – il est décédé en 2017 à 56 ans – qui, au-delà de son talent de scénariste, aura réaliser deux films remarqués dont Il va pleuvoir sur Conakry, prix RFI du public Fespaco 2008 et Morbayassa (2014). Le long-métrage tourné en caméra HD aborde avec une acuité très contemporaine une multitude de thématiques qui, en n’épargnant personne et surtout pas le pouvoir en place ni les autorités morales, le place à jamais comme une œuvre fondatrice du renouveau d’un cinéma africain qui n’a cessé de s’affirmer depuis.

© Les films Djoliba / Atlantis

Assumant son rôle d’observateur « éclairé » d’une société qui ne s’écoute plus ou bien mal, le réalisateur développe une critique sociale assumée lui permettant de fustiger sans hiérarchie aucune les mensonges, les pressions, les non-dits et les manipulations d’État.

Ce qui le gêne ; les cloisonnements. À tous les niveaux. Et les conséquences sont sans appel : le malaise est pour lui sociétal puisqu’il plombe le développement d’une société jeune et pleine d’avenir. L’entame, intelligente, permet à Camara d’aller à l’encontre des conventions dès la première scène, et nous nous retrouvons en face d’un couple nu sur un lit qui s’embrasse et discute de leur futur. Si l’expression est libre et les intentions affirmées, elles restent, au départ tout au moins, confinées dans la chambre à coucher.

Dynamique à défaut d’être inventive, la mise en scène adopte avec réussite ce ton critique en renvoyant dos à dos le politique et le religieux.

Le premier, ne pense qu’au pouvoir et s’appuie sur le second afin de conditionner plus encore une population crédule.

Le deuxième, soutenu par le premier, règne à l’intérieur des familles et dispense une morale qui légitime l’assouvissement. L’évènement du bulletin météorologique montre, non sans un certain cynisme, le degré d’implication socio-économique d’un gouvernement embrigadé par de petits calculs électoraux. Ce peu d’égard vis-à-vis de la population trouve une résonance particulière au travers de la relation entre Bangali, dit Bibi, talentueux caricaturiste au quotidien l’Horizon et son père, Kamaro, Imam respecté qui souhaite faire de lui son successeur.

© Les films Djoliba / Atlantis

Afin de faire passer son message, Camara adopte un style léger et volontairement populaire. Les « aventures » sentimentales et familiales de Bangali seront l’occasion de positionner ce jeune homme face aux paradoxes d’une société refusant de faire confiance à sa jeunesse. La société ainsi décrite s’avère bien plus complexe et riche dans sa diversité d’expression que dans son attachement aux valeurs de solidarité qui, selon la perspective employée, peut être un frein au vivre ensemble.

Mais Bangali n’est pas un contestataire. Il est juste indécis et surtout coincé entre son devoir de fils et son désir d’émancipation. S’il ne remet jamais en cause l’importance des traditions, il ne peut avouer à son père quel est son vrai métier. Tout comme sa sœur qui revêtit le foulard dès qu’elle rentre de boite de nuit en cachette. Et c’est précisément là où Camara frappe fort ! La parole se tait et chacun vit avec ses frustrations et ses certitudes (Kamaro en tête). Même Kesso, petite amie de Bibi, n’ose lui dire qu’elle est enceinte. Les liens sociaux partent en vrille, les silences s’accentuent et les drames se multiplient.

Acculé dans un rapport de force qu’il ne maîtrise pas, Bangali va, contre l’avis de son directeur de presse, publier un dessin mettant directement en cause le gouvernement et le pouvoir religieux. Cet acte, symbolique et protestataire avant tout, sera lourd de conséquences. Pourtant, la décision d’outrepasser ses prérogatives lui offre une nouvelle liberté. Celle d’exister en tant qu’individu. Que celle-ci soit bonne ou mauvaise, tel n’est pas le propos de Cheick Fatamaky Camara. Bangali représente alors l’individualisation d’une jeunesse capable d’écouter, de suivre, mais aussi de revendiquer le droit à la liberté d’opinion. Il faut comprendre que cette jeunesse ne veut pas faire des traditions une raison d’être, mais un fondement à cette modernité nouvelle. En acceptant d’accoucher chez le père de Bangali, Kesso ne renie rien ni personne. Au contraire, elle représente ce lien fondamental entre les générations.

Mais ce sont les anciens qui briseront l’espoir. Trompe-l’œil ou archaïsme ? Dans ce drame programmé par Kamaro n’acceptant pas l’humiliation de cet enfant illégitime, il montre son hermétisme et son incompréhension vis-à-vis de son fils. Deux solutions s’offrent alors à Bangali. Tuer ce père rétrograde ou bien s’en aller façonner le monde de demain. Conscient désormais de la responsabilité qui l’attend, il décide de partir pour créer un devenir en adéquation avec le monde d’aujourd’hui.

Geoffroy Blondeau

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Il va pleuvoir sur Conakry.

Un film franco-guinéen de Cheick Fatamaky Camara. 2008. 1h53

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