Public Enemies : mano a mano en forme de synthèse…

Pourquoi je ne chronique pas Le Solitaire (1981), inscription parfaite du modèle héroïque et sombre propre aux années 80, porté par un James Caan au diapason, de ce nouvel Hollywood qui va s’écarter progressivement du réalisme des années 70 à la forme plus crue, plus percutante, plus politique et, d’une certaine manière, assez revendicative. Sauf que Le Solitaire, lui, joue sur les deux tableaux et est devenu en quelque sorte le maillon indispensable entre deux époques, deux approches, deux « façons » de faire du cinéma, c’est-à-dire celui qui se pense avec la tête et se réalise avec les tripes ; la « patte » humaniste de Mann en plus.

Et je ne parlerais pas plus du Sixième sens ou de Heat, summum du cinéma Mannien qui sera exacerbé jusqu’à l’incroyable Miami Vice et son style encore aujourd’hui sans doute inégalé. Quels que soient l’époque, l’intrigue ou les ressorts dramatiques employés, cette constance, vérifiée depuis le Sixième sens, aura façonné un cinéma inventif, dépoussiérant les genres comme les codes, et capable de proposer une vision cinématographique immersive de l’Amérique aux frontières morales ténues.

En effet, les options narratives « manniennes » mettent le plus souvent en scène des figures archétypales d’une Nation bâtie, entre autres, sur la conquête de l’Ouest historiquement dominée par la loi du plus fort. Dans ce combat du bien contre le mal, les bandits sont charismatiques et les flics intègres.

© Forward Pass / Misher Films / Tribeca Productions

Héritier évident d’un âge d’or du cinéma hollywoodien, il n’est pas surprenant de constater que le cinéaste ne filme pas, tant les circonstances qui poussent ses personnages à agir, que les actes en eux-mêmes. Michael Mann poursuit, à sa façon et dans une époque développant l’art du numérique, les œuvres de grands réalisateurs aussi importants qu’auront été Hawks, Penn, Peckinpah ou encore Ford. De qualité d’auteur, mais accessible au grand public, le cinéma Mannien ne cherche pas à démontrer un propos, à reconstituer une époque – même s’il le fait très bien comme en atteste son brillant Le Dernier des Mohicans – ou bien à légitimer tel ou tel comportement sociologiquement clivant, non, il puise sa singularité à travers l’idée d’instantanéité. Pour cela, il nous invite au cœur de l’action en minimisant les périodes d’acclimatation pour insister sur les postures de chaque personnage dans ce qu’ils sont censés faire. Essentiellement visuels, ses longs-métrages sont tendus, dynamiques et réalistes : ils font ainsi de Michael Mann le cinéaste de la tragédie humaine stylisée.

C’est pourquoi j’ai décidé de parler de son dernier bon film : Public Enemies (Hacker n’est pas mauvais, mais il lui manque un rapport de vérité et surtout de crédibilité qui le réduit à un méli-mélo d’action / romance bien inférieur à ses prédécesseurs). En racontant l’itinéraire de John Dillinger (Johnny Deep), célèbre braqueur de banques officiant dans les années 30, le cinéaste s’offre un genre qu’il connaît bien, le polar, mais sur une période à même de lui offrir un cadre rêvé pour réintroduire en guise de conclusion les thématiques qu’il développe depuis ses débuts de cinéaste. Outre les exploits d’un braqueur hors norme dépouillant les banques, mais pas les clients venus déposer leur argent, Mann fait du Mann dans la lettre et focalise son film sur l’affrontement entre deux hommes, deux morales et, en définitive, deux visions de l’Amérique

Courses-poursuites, évasions, braquages, filatures, règlements de compte et histoire d’amour composent le canevas de Public Enemies. Pour relater cette traque à travers le Midwest dirigé par l’agent du FBI Melvin Purvis (Christian Bale) lui-même aux ordres de J. Edgar Hoover, le cinéaste se dote d’une mise en scène brillante rythmée par des scènes-chocs, des plans à couper le souffle, des plages intimistes au lyrisme envoûtant. Comme à son habitude le cinéaste ne signe pas un pseudo Biopic à la gloire de son personnage principal, mais condense sur un laps de temps déterminé l’ensemble des enjeux et rebondissements provoqués par la mise en action des protagonistes.

© Forward Pass / Misher Films / Tribeca Productions

Mais contrairement à Heat, Collateral ou encore Miami Vice, Mann voue à son personnage principal une exclusive rarement atteinte de la part du cinéaste. Sorte de figure tutélaire d’une période pivot constitutive à la construction de l’Amérique moderne, John Dillinger fut ce bandit charismatique qui, avec d’autres, inspirera nombre de chefs-d’œuvre hollywoodiens. Les scènes s’enchaînent, implacables. Les caractères ne dévient pas, gravés dans le marbre. Les enjeux simples et pertinents sont les révélateurs d’une tension, d’une urgence, d’un état des lieux qui structurent l’aspect aussi bien factuel que symbolique d’un espace libre encore tentateur puisqu’à arpenter comme il sera à légaliser comme à codifier.

Public Enemies se réapproprie donc une histoire devenue collective pour décrire, in fine, une trajectoire personnelle réinvestie par la caméra d’un cinéaste singulier. De ce point de vue la reconstitution ne souffre d’aucune approximation et Dillinger représente bien cet antihéros séduisant narguant les autorités avec calme, panache, effronterie. Sa trajectoire fait de lui l’icône d’une époque marquée par la grande dépression et les mutations inexorables d’une société de plus en plus sécuritaire. La scène, incroyable, voyant Dillinger arpenter les bureaux de la toute nouvelle police fédérée, est symptomatique du cinéma Mannien. Les actes déterminent des conséquences et les conséquences des réactions. L’engrenage est en route, enclenchant un jeu du chat et de la souris, entre le culot des bandits et la réorganisation des flics. Si la dimension héroïque n’est pas du côté des flics, ceux-ci développent des techniques d’investigation (écoute téléphonique, avis de recherche, campagne de communication) dans ce qui aura été la première police fédérale des États-Unis (le FBI aujourd’hui).

Le spectateur est alors trimbalé d’un camp à l’autre dans le rugissement d’un affrontement entre une intimité dominée par l’urgence de tout avoir sans ménagement et le contexte qui lui impose cette urgence. Plus le film avance et plus Dillinger porte à bout de bras cette Amérique des années 30 enivrée par le spectacle d’un bandit au grand coeur. Quand le destin d’un homme dépasse sa propre inscription dans le temps du récit, il entre dans celle de la légende.

Au niveau narratif, Michael Mann respecte un canevas bien rodé soutenu par une mise en scène faite de décrochage dans l’espace, de plans en contre-plongée ou cadrés au trois quarts, de rupture de rythme et de clair-obscur tendu. Tout s’accorde pour que l’action se mêle à la dimension tragique d’un Dillinger aussi libre que traqué. Sur ce point, l’originalité narrative vient de la mise en scène et non de l’histoire proprement dite. On peut l’accepter ou pas, mais il s’agit d’une marque de fabrique, essence d’un cinéma visionnaire capable de nous offrir une forme toujours en mouvement. Pourtant, il manque un je ne sais quoi de souffle ou d’adrénaline, le métrage devenant même un peu répétitif dans sa deuxième moitié. Raconté par un autre réalisateur, Public Enemies serait presque lassant. Ce constat, heureusement non rébarbatif, s’explique assurément par la focalisation de Mann sur son John Dillinger, ne laissant que trop peu de place aux personnages secondaires. Le psychopathe Baby Face Nelson et le voleur Alvin Karpis auraient mérité un meilleur traitement, tout comme l’aspect politique d’une telle traque.

Michael Mann compense ce déséquilibrage par l’intermédiaire d’une histoire d’amour tragique entre Dillinger et Billie Frechette (Marion Cotillard) parfaitement intégrée au cheminement lui-même tragique d’un destin hors du commun. De plus, le choix de Johnny Depp et Christian Bale pour mettre en forme ce mano a mano s’avère payant. Depp interprète un Dillinger idéal et Bale s’en sort avec les honneurs.

À n’en pas douter, Public Enemies est un grand film hermétique. Si son futur statut de classique du polar noir américain ne fait aucun doute, l’utilisation de la caméra numérique HD donne un rendu plus froid, plus immédiat et sans doute plus difficile à accepter pour un film d’époque. Bien sûr, son utilisation autorise une gestion de l’espace rarement vu pour ce type de long-métrage et repousse les limites de l’immersion dans un genre pourtant très codifié. Pour aller encore plus loin dans l’expérience, il serait amusant de voir comment un réalisateur de cette trempe réussirait à (re)codifier le Western, genre phare du cinéma hollywoodien et qui, d’une certaine manière, bouclerait la boucle d’une réflexion sur une Amérique se « fictionnalisant » constamment.

Geoffroy Blondeau

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Public Enemies.

Un film de Michael Mann. USA. 2009. 2h20.

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