Bronson : Un film uppercut…

Lorsque le réalisateur danois Nicolas Winding Refn (responsable de la fameuse trilogie des Pusher et, plus tard, du somptueux Drive (2011) et du non moins fascinant The Noen Demon (2016)) décide de porter à l’écran la vie de Michael Peterson, dit Charles Bronson, nous héritons d’une symphonie humaine crue à la violence baroque du plus célèbre détenu du Royaume de Sa Majesté. Car le parcours du bonhomme dans l’enfer carcéral anglais au cours des années 1970 méritait à coup sûr cette suite de séquences allégoriques et pénétrantes qui, par la maestria d’une caméra inventive, ne pouvait être complaisante ou ne serait-ce que gratuite.

Le cinéaste plante le décor dès les premières images. Le corps de Charles Bronson se dévoile nu, dans sa toute-puissance de destruction. Viril, brutal, musculeux et érotique, il extériorise l’évidence d’une mise en abîme programmée comme désiré.

© Vertigo Films / Le pacte

Ce corps ne serait, alors, qu’une enveloppe charnelle d’un Moi rongé, dominé, humilié, exultant sa frénésie et, en quelque sorte, sa vraie nature. Si tout ceci est révélé visuellement, il l’est aussi un peu plus que cela, puisque le film de Winding Refn aborde cette vedette des prisons et ce briseur de matons  par l’entremise d’une mise en scène immersive en deux temps, nous renvoyant constamment au même constat avec une approche psychologique en forme d’hommage aux films des années 60-70.

Au-delà des références envers ses aînés et plus précisément à Orange mécanique de Stanley Kubrick (1971), le cinéaste réalise un tableau aux contours imprécis sur un homme se modulant depuis sa tendre enfance par l’affrontement. Bronson se bat pour exister et, se faisant, n’a d’autre alternative que d’aller au bout de lui-même. Il ne s’agit pas d’un long-métrage sur l’état des prisons ni sur la gloire d’un homme qui aura ébranlé avec ses poings l’administration pénitentiaire, mais d’une représentation cinématographique d’un personnage exclusif ayant, peut-être, réussi à trouver un sens à une existence coupée du monde par des barreaux. Ce paradoxe est essentiel pour comprendre l’approche du cinéaste, la trajectoire du personnage et la fascination visuelle qu’il aura suscitée d’un point de vue esthétique.

Nicolas Winding Refn utilise deux formes de discours pour représenter le plus fidèlement possible sa vision du personnage :

Une première partie qui met en scène la subjectivité d’un Bronson justifiant non sans une certaine ironie son comportement et la « carrière » qu’il décide de mener en prison. L’univers carcéral devient un refuge mental vis-à-vis du monde extérieur, refuge où son appétit de gloire pourra s’exprimer dans la fureur de sa rébellion. Le réalisateur ne tombe jamais dans la facilité vulgaire de la mauvaise démonstration et préfère rester au contact de son personnage par le biais d’un découpage rythmé rempli de plans somptueux aux couleurs froides. Son parcours est implacable comme sa violence sera d’opéra. L’utilisation de la musique classique sert alors de contrepoint à cette violence et anticipe le temps de la recherche artistique, source d’un autre dépassement de soi.

© Vertigo Films / Le pacte

Une deuxième partie qui nous plonge, quant à elle, dans un rapport autre, mais sans doute encore plus douloureux. Remis en liberté après 14 ans de prison, d’isolement et de centre psychiatrique, il passera 68 jours sous le regard des autres. Bête curieuse qui déçoit (incompréhension de ses parents à sa sortie de prison), qui provoque le désir (appétit sexuel de la jeune Irène impressionnée par sa force brute) ou bien l’exploitation (un ancien codétenu organise des combats de rue), celui-ci est utilisé pour ce qu’il semble représenter, et non pour ce qu’il est fondamentalement, malgré son sale caractère, son manque d’éducation et sa violence enfouie prête à surgir à tout moment. Dans tous les cas, les regards extérieurs demeurent inlassablement négatifs et ne laissent aucune trace de compassion. Que peut-il faire alors ?

Il replonge.

Pour relier ces deux parties, Winding Refn dédouble son personnage en créant un Bronson imaginaire, sorte de clown triste commentant par intermittence son propre parcours. Sur une scène et devant un public lui aussi imaginaire, Bronson le clown nous ouvre les portes mentales du Bronson le détenu. Nous devinons un personnage bien plus complexe, attiré par l’art, l’écriture et la confrontation en quête de vérité. La dernière scène, somptueuse, délivre cette vérité dans la fascination de sa propre mise en scène.

En définitive, Bronson aura dû œuvrer avec son corps pour découvrir une expression salutaire différente de ses exploits pugilistiques. Porté par un Tom Hardy époustouflant de fureur magnétique, Bronson est un portrait brillant en forme d’uppercut qui en bousculera plus d’un.

Geoffroy Blondeau

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Bronson.

Un film de Nicolas Winding Refn. Britannique. 2009. 1H32.

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