Joe : Chant du cygne…

© Dreambridge Films / Dreambridge Films / Muskat Filmed Properties

Mais pourquoi donc parler de Joe (2014), long-métrage du talentueux mais inégal David Gordon Green (L’autre Rive (2004), Délire Express (2008), Prince of Texas (2013), Stronger (2017) ou encore la dernière adaptation du chef-d’œuvre de Carpenter, Halloween (2018)) ?  Car il fut, à n’en pas douter, le dernier bon film de l’acteur – hormis, peut-être, son second rôle dans le Snowden de Oliver Stone (2016) –, Nicolas Cage. Pas de rédemption, juste un dernier bon film avant sa disparition dans des objets filmiques improbables, ratés, indignes, inutiles.

Cette question, constamment légitimée pendant la vision du film, ne discrédite jamais la démarche d’un réalisateur attaché à décrire une sociologie mortifère plutôt réaliste campée par des personnages « borderline », marginaux désabusés mais, pour certains, pas complètement résignés. C’est le cas de Joe, ex-taulard du sud travaillant comme contremaître pour une société d’abattage de bois qui décide de prendre sous son aile, Gary, un ado laissé-pour-compte par un père alcoolique violent.

Adapté du roman de l’auteur américain Larry Brown (1951-2014), le cinéma indépendant américain s’affiche ici sans complexe en triturant un naturalisme froid, destructeur, broyant sa propre décrépitude dans les moiteurs d’un environnement atemporel, traversées par tous ces inadaptés, ces perdants, ces déclassés, ces pauvres « gens » que rien ne semble troubler. Les ombres de Faulkner, de Williams ou encore de Lawrence sont convoquées, perpétuant par ce cinéma légèrement démonstratif le drame d’une psychologique sociale d’« État », dans le cadre d’une représentation romanesque qui puise sa force au détour d’individus n’arrivant pas à accomplir leur destiné.

© Dreambridge Films / Dreambridge Films / Muskat Filmed Properties

Nous découvrons alors une dramatisation sur plusieurs niveaux, tout à la fois conformiste et dispersée. Joe, alias Nicolas Cage, tient lieu de pivot. Ce père de substitution, sorte de grand frère au passé mystérieux – qu’il aurait fallu tenir secret –, va œuvrer tout autant pour le gamin que pour lui-même. Le décor fait le reste. Comme un personnage monstrueux, protéiforme, dangereux, sale, poisseux, d’une réalité immonde où l’« Homme » cherche désespérément des raisons de croire en de meilleurs jours. L’arrivée du gamin dans la vie de Joe lui donnera ce supplément d’âme, cette étincelle primordiale dans l’acceptation d’une vie en partie gâchée et déjà derrière lui. Si la relation entre Joe et Gary fonctionne naturellement, les différentes digressions censées motiver dans la difficulté leur apprentissage réciproque semblent surfaites, presque provocatrices, en tout cas très – trop ? – fictionnelles.

Ce choix étonne ; casse le rythme, ajoute de la confusion, voire de l’inintérêt, puisqu’il brise la linéarité d’une filiation réinventée (mauvais père biologique, bon père d’adoption), essayant d’extraire l’enfant du déterminisme social dont il semble condamné. Tout comme cette dichotomie, étrange elle aussi, entre un aspect documentaire très prononcé sur le métier de Joe avec ses ouvriers, et des ressorts scénaristiques forçant le trait d’un manichéisme de pacotille virant à la faute de goût. Le film brouille les pistes par multiplication de celles-ci.

Ce faisant, le cinéaste atténue la portée symbolique d’une double émancipation au profit de sa résolution, factuelle, donc, dans un climax attendu même si percutant et résolument cinématographique.

Néanmoins, David Gordon Green n’a pas tout faux. Au contraire, il arrive plutôt bien à compenser sa propension d’un pathos du bord des routes par l’aridité des relations qu’il noue. Néanmoins, il manque au film une poétique sublime, sorte d’Eden réinventé luttant contre les forces d’un mal aussi fourbe que tenace. Les quelques éléments perturbateurs, comme les styles adoptés, froissent la logique d’une histoire par moment très barrée, comme les visites de Joe dans un bordel, mais manquant indubitablement d’âme. Ce paradoxe n’est pas condamnable en soi mais fait de Joe un film plus proche des Brasiers de la colère que de Mud. Reste que Cage y est épatant. De façon factuelle comme symbolique.

Son dernier grand rôle en quelque sorte !

Geoffroy Blondeau

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Joe.

Un film de David Gordon Green. USA. 2014. 1h57.

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