Jeux d’été : première œuvre singulière du génie suédois…

Film d’une beauté solaire indéniable, Jeux d’été se fait l’écho d’un cinéma riche sur la nature des êtres humains dans leur relation affective. Aération évidente d’une œuvre grandiose, François Truffaut décrivait Jeux d’été comme « le film de nos vacances, de nos vingt ans, de nos amours débutantes ».

© SF – Svensk Filmindustri

Structuré en deux parties clairement définies qui sans cesse se répondent, ce long-métrage raconte par le biais d’un long flash-back imposé par les évènements, l’histoire d’une romance à la fois légère et comme suspendue dans le temps. Par ce procédé narratif qui sera l’une des marques de fabrique du cinéaste suédois, Bergman dissocie les temporalités, en marque l’importance historique, psychologique et affective dans un va-et-vient permanent entre passé et présent.

Danseuse étoile à l’opéra de Stockholm, Marie reçoit un jour le journal intime de Henrik, ancien amour de jeunesse rencontré au cœur d’un été 13 ans auparavant et désormais décédé. Loin d’être anecdotique, ce journal fera l’effet d’un électrochoc et ravivera les souvenirs enfouis de cette ballade amoureuse. Dépassant la simple remémoration, ce journal se fera l’écho bouillant d’un passé douloureux où le bonheur, toujours dérisoire, subsiste néanmoins malgré l’émoi qu’il suscite.

Prégnance d’une douleur encore inscrite dans la chair de Marie, cet été « heureux » symbolise une période indélébile et fondatrice de sa psychologie de femme. En revenant sur les terres de ce premier amour, Marie accomplit un double voyage et accompagne physiquement sa pensée dans l’association du temps d’autrefois. Nous revoyons alors en flash-back sa rencontre avec Henrik, leur rapprochement, leur premier baiser et leur été d’amoureux insouciants… jusqu’au drame.

Dans la splendeur d’un érotisme suave et innocent, Ingmar Bergman ne structure pas cette ancienne aventure pour ce qu’elle aura été, mais en souligne l’importance fondatrice afin d’y structurer l’individu dans son identité propre. En nous offrant sur quelques plans un paradis sur terre, forcément personnalisé et personnalisable, le réalisateur laisse se déployer une liberté créatrice entre nostalgie imposée, sentiment de bien être en filigrane et noirceur inscrite à jamais. Ce voyage intérieur d’une sensualité douce nous montre l’impossibilité de retrouver des sensations appartenant à une histoire affective propre et qui, par définition, est révolue. Mais qui, et pourquoi ne le serait-elle pas, totalement disparue.

Si le journal déclenche ce retour en arrière, il permet néanmoins à Marie de dépasser son spleen pour n’en garder, dans un final étrange et inquiétant, que les bons souvenirs. Alors qu’elle est en proie à la solitude d’une vie axée sur le travail, ce présent à la soudaineté presque choquante, lui fera comprendre que l’on ne peut vivre uniquement de ses souvenirs, même les plus enfouis. L’éblouissante mélancolie qui se dégage de ce film à la réalisation proche des corps (cinéma naturaliste saisissant et revendiqué par la nouvelle vague) scande une intimité silencieuse qui éclate littéralement en une symphonie multi-organique pour toucher l’âme de Marie et bien sûr du spectateur.

Avec ce film, Ingmar Bergman a su nous représenter l’émoi d’une surprise, d’un inattendu, d’un bouleversement, d’une cicatrice et d’une accaparation de ce que sera l’œuvre d’un des plus grands cinéastes du siècle.

Geoffroy Blondeau

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Jeux d’été.

Un film d’Ingmar Bergman. Suède. 1951. 1h39.

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