Achille et la tortue : qu’importe la reconnaissance…

© Bandai Visual Co. Ltd. / Office Kitano / TV Asahi

Avec Achille et la Tortue, Takeshi Kitano clôt un triptyque consacré à sa condition d’artiste. Si ses deux précédents volets déstructuraient la narration afin de reconsidérer le rapport du cinéaste japonais à la comédie (Takeshis’ (2005) pour Beat Takeshi l’humoriste TV) et à la réalisation (Glory to the Filmmaker (2007) pour Kitano le grand cinéaste acclamé), ce dernier chapitre propose une cohérence narrative toute différente et assez proche, en fin de compte, de A Scene at the Sea (1991) ou encore Dolls (2002). Sans perdre ce ton tragi-comique dont il a le secret, nous pouvons voir à travers Achille et la Tortue l’aboutissement d’une réflexion sur le processus créatif en tant que tel.

Pour ce faire, le réalisateur met en image une fable souvent ironique, même si par moment touchante, traçant au plus profond d’un intime aussi secret que torturé, le cheminement créatif d’un peintre sans succès (autre aspect artistique dans lequel Kitano s’est illustré par le passé) à trois moments clés de son existence : l’enfance, l’apprentissage, la maturité. Comme la tortue, Machisu – interprété par trois acteurs différents et par Beat Takeshi lors de la troisième séquence – avance vaille que vaille malgré des évènements extérieurs parfois douloureux et paradoxaux compte tenu du comportement de ce dernier. En effet, rien ne semble entamer son désir de peinture. Ni le suicide de son père ni la perte de ses amis, ou la mort de sa fille. L’hermétisme de façade du personnage aux choses de la vie façonne, étape par étape, l’artiste autiste si cher au réalisateur qui, dans ce cadre précis, ne semble « percevoir » que par le prisme de la peinture. Ainsi la fiction rejoint la réalité et la réalité transparaît dans la fiction.

En réalité, le film ne parle que de cela. De cette prédominance de l’art sur le cours de la vie, sur l’entourage, les drames, les joies et même, pour un temps, l’amour. Malgré l’ironie d’un Kitano envers les théories de l’art, la peinture n’est jamais un sujet de dérision et remplace les manques de l’artiste pour devenir ce rêve éveillé capable de supporter les épreuves de la vie sans en altérer sa raison d’être fondamentale. Peu importe si le succès n’est pas au rendez-vous puisque l’étape qui compte est celle du processus. Même drôle (l’enfant qui arrête les trains pour mieux les dessiner), dangereux (rouler à pleine vitesse contre un mur chargé de peinture) ou loufoque (tous les essais de Machisu adulte avec sa femme méritent le détour), l’acte créatif devient la raison même de l’essai, du risque, de l’émoi artistique.

Pourtant il ne faudrait pas s’y tromper, car Kitano arrive sans mal à porter un regard tendre et sincère sur son personnage qui aura sacrifié sa vie entière à la peinture. Le constat final est amer, mais pas désespéré, puisque sa femme l’aura acceptée, soutenue et surtout accompagnée durant toutes ces années. Takeshi Kitano signe un film intelligent, tout à la fois moqueur, réaliste et féérique, capable de questionner sans cesse le rapport de l’artiste vis-à-vis de son art comme de son existence. Le dernier plan est, sur ce point, plus que révélateur.

Geoffroy Blondeau

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Achille et la tortue.

Un film de Takeshi Kitano. Japon. 2010. 1h59.

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