Avril et le monde truqué : odyssée mécanique…

La première qualité d’Avril ou le monde truqué tient dans sa proposition artistique (le film a obtenu le cristal au festival d’animation d’Annecy 2015). En effet, celle-ci, qui procède d’une mutualisation de compétences réussies, convoque, sans jamais dénaturer l’univers si singulier du dessinateur Jacques Tardi (Les aventures d’Adèle Blanc-Sec adapté maladroitement au cinéma par Luc Besson en 2010), une histoire inédite à l’esthétique « steampunk » en parfaite cohérence avec son traitement uchronique. Cette disposition narrative, loin d’être évidente, permet aux deux réalisateurs de façonner en toute liberté leur monde rétro-futuriste bloqué à l’ère du charbon ou la mécanique des machines à vapeur domine tout progrès technologique et scientifique. Ainsi, nous sommes happés par la démesure d’un univers parallèle exubérant un « temps des catastrophes perpétuelles » ou la ferraille parsème chaque décor vierge de toute végétation. Que dire, alors, de ce Paris transformé en une véritable bulle de pollution avec deux tours Eiffel aménagées en station téléphérique reliant Paris à Berlin.

© Je Suis Bien Content / StudioCanal / Arte France Cinéma / Kaibou Productions

Si l’histoire avec un grand H ne peut se soustraire à sa propre temporalité, les modifications événementielles décidées par les auteurs perturbent sa trajectoire, comme en atteste le règne de Napoléon V sur la France. Les années 40 s’inscrivent alors dans un autre temps, sans guerre mondiale, entre l’épopée historique et le conte fantastique. Conscients qu’il ne faut jamais brasser du vide quand on a de la matière, les cinéastes s’attachent à reconstituer avec brio, et minutie, un environnement visuel très graphique – merci Tardi – crédibilisant pour le coup cette réappropriation historique où se meuvent les différents protagonistes sur un air de fin du monde. Les ombres tutélaires de Jules Verne, Edgar P. Jacobs (Black & Mortimer), Miyazaki ou encore Katsuhiro Ôtomo (Steamboy) planent sur ce long-métrage d’animation absolument réjouissant.

Avril, comme une touche de couleur éclatante sur un film en noir et blanc, éveille, puis anime, toutes les curiosités d’une histoire mi-policière, mi-fantastique dont les grandes manœuvres politico-complotistes alimentent le concept d’immortalité, lui-même indissociable à l’équilibre de la planète. Le destin tragique de cette jeune fille devenue orpheline va faire écho à l’inanité d’une civilisation qui n’arrive plus à se réinventer. Pour cause. Une organisation traque les meilleurs savants pour les faire disparaître. L’intime d’une situation – les parents d’Avril, eux-mêmes savants, se font enlever sous ses yeux – dépasse alors la sphère privée pour englober des enjeux en résonance aux actions d’une héroïne malgré elle. Avril ou le monde truqué se construit comme un récit d’aventures, tout à la fois folklorique, futuriste, merveilleux, pessimiste, sombre, mais toujours porté par un cœur tenace qui n’accepte pas la façon dont le monde tourne.

Elle, la rebelle un brin garçonne à la volonté farouchement débordante, ne baisse jamais les bras malgré un monde industriel agonisant, gris et technologiquement éteint. L’heure n’est plus à la prophétie de pacotille ni à la fascination aveugle d’une science soumise à la loi du plus fort. Non, le nœud narratif qui s’inscrit autour d’une critique des dangers d’une science sans contrôle – un peu naïvement il faut l’admettre –, se double d’une satire sociale et écologique. Mais le film ne perd pas son temps. Sa réussite ? Produire une dynamique vitale orchestrée via une folle course contre la montre à l’imagerie débridée. Le divertissement à la « Hergé », c’est-à-dire contextualisé, domine un long-métrage entretenant l’idée d’urgence. Urgence d’une fille dans la poursuite des travaux de ses parents. Urgence pour la domination du monde par un pouvoir impérial. Urgence d’en modifier la trajectoire. Urgence, enfin, dans la confrontation d’un monde ambivalent à la fois privé de science, mais obnubilé par les inventions, la recherche, le progrès.

Au-delà des nombreux rebondissements pour le moins rocambolesques des péripéties d’Avril, elle-même accompagnée de son chat parlant Darwin (Philippe Katerine, épatant), de son grand-père Pops (Jean Rochefort, tout aussi épatant), du bon gars Julius et du très collant inspecteur Pizoni (Ah, Bouli Lanners…), les deux réalisateurs Christian Desmares et Franck Ekinci nous mettent en garde. Ils soulignent, à demi-mot seulement puisque le divertissement domine, l’importance du principe de responsabilité de toute recherche scientifique qui se doit d’être éthique, maîtrisée, écologiquement partagée. L’actualité est alors rattrapée même si rien n’est perdu d’avance et que notre humanité peut encore devenir l’instrument de sa propre continuité. Le monde d’Avril est une invitation contradictoire, et donc crédible pour nous, petits et grands, à croire aux lendemains.

Le film, dans sa conclusion, n’est pas très éloigné de la philosophie de Hans Jonas qui estimait jadis que la science, aussi importante soit-elle, ne devait jamais mettre en danger les générations futures, ainsi que l’équilibre naturel sur terre. Le long-métrage ne dit pas autre chose et prend, comme source d’espoir, Avril, cette jeune femme libre, aventureuse, acharnée, pleine de vie et surtout source d’avenir.

Geoffroy Blondeau

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Avril et le monde truqué.

Un film de Franck Ekinci et Christian Desmares. France. 2015. 1H45.

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