Ulzhan : À la découverte de soi…

Le chemin qu’entreprend Charles – magistralement interprété par Philippe Torreton – trace les sillons d’une existence tristement vacillante mais dont l’insoumission demeure. Alors sa raison d’être est sa force, malgré la voie empruntée entre silence et solitude. Et c’est au cœur de l’immense steppe Kazakhe que Charles, convaincu du bien-fondé de son incroyable périple, y puisera une nouvelle dimension. Aussi tellurique que spirituelle, elle sera l’occasion de mettre en résilience son mal-être d’homme brisé par la vie.

© Fly Times Pictures / Project Images Films / Kazakufilm

En filmant la détresse de cet homme au détour de paysages semi-désertiques, Volker Schlöndorff retrouve l’essence d’un cinéma porté par l’art du regard. Charles porte un regard qui ne cesse de s’interroger, de sonder, de surprendre. Son itinéraire constitué d’étapes diverses, inscrit une pratique des lieux où la place de l’histoire, comme de la sociologie, demeurent des éléments indissociables à toute quête. Le réalisateur esquisse les contours improbables d’une géographie du bout du monde en façonnant comme personne depuis Paris Texas, l’art du récit philosophique. En dépit de son abstraction, il enracine ce personnage dans un monde contemporain fait de mots, de gestes, de rencontres, d’amitié et d’amour. La douleur reste présente, motive l’action en bousculant l’histoire personnelle de Charles, mais développe la dimension tragique, donc poétique, de l’existence. Réflexion sur la perte et son acceptation, Ulzhan transpose cette réalité dans le parcours initiatique d’un homme qui a tout quitté, renonçant même à son identité pour traverser une contrée reculée à la seule fin de se perdre.

Comme un peintre affinant les contours d’une toile, Schlöndorff, qui ne nous apprend rien ou si peu sur le passé de Charles, modèle une psychologie en résonance avec l’environnement vécu. Par franchissement. Par dépassement. Entre conviction et peur. Lorsqu’il décide de quitter la capitale Kazakhe, Astana, il renonce à la « civilisation », scelle dans son être un point de non-retour pour devenir ce fantôme errant par delà le monde des hommes. Sa quête franchit une nouvelle étape aussi bien topologique que symbolique. L’idée de lien brisé s’érige donc dans un lieu fondé par les pétrodollars, à l’endroit même où Charles décide de s’abandonner. Devant l’incrédulité de ceux qui veulent l’aider, il ne dit mot, s’isole et part. Définitivement. De cette partie introductive, Schlöndorff y appose brillamment le thème de la confrontation aux lieux, aux autres et à soi-même. Soit l’essence du film. Soit sa pertinence. Tel A. dans le Regard d’Ulysse, Charles remonte le temps de sa propre vie, en accepte les souffrances et s’abandonne sans le savoir dans une aventure pouvant s’avérer salvatrice.

En effet, plus celui-ci s’écarte des routes tracées, moins il s’isole. Tel est le paradoxe subtil du scénario de Jean-Claude Carrière. Tel est le parti pris d’un cinéaste qui refuse d’enfermer son personnage dans un cloisonnement des sens et une solitude rébarbative. Lorsque Charles croise la route de Shakuni, personnage folklorique d’une richesse intérieure hors du commun, il prend conscience de l’importance des lieux dans leur pratique, leur histoire et leur signification. Rien n’est donné ni acquis. Shakuni gagne sa vie en vendant des mots ; il ressemble ainsi au passeur reliant les cultures et martelant l’importance du « dire » ; tradition orale commune à beaucoup de peuples. Ce rapport aux mots devient le contrepoint du silence de Charles. Les mots, nous dit Shakuni, restent fondamentaux pour la connaissance et la compréhension des autres ; ce que Charles ne peut ignorer lors de son périple. La deuxième rencontre est différente, même si elle sert également de contrepoint. Ulzhan, jeune institutrice de français croisée dans un petit village, lui dira « je te suis parce que tu es venu me chercher ». Pour elle, il ne veut pas mourir. Il tient à la vie, se rattache aux autres comme à sa présence. Têtue mais discrète, elle s’éprend de Charles sans rien lui demander. Schlöndorff appelle cela de l’amour ; sans doute. Mais peut-être s’agit-il d’une forme de compassion dans la résistance, lui montrant par là même qu’elle ne reculera pas non plus. La relation s’installe dans un jeu de gestes, de regards et de « non-présences » comme le souligne Torreton. Autre paradoxe. Autre réussite du film. Ces deux personnages ouvrent une brèche dans le cœur de Charles. S’ils lui offrent la possibilité d’une rédemption, il semble acquis qu’ils lui délivrent la force de s’y soumettre.

Résonance. Écho. Pratique d’une contrée à la beauté infinie. Empreinte d’une histoire avec les lieux traversés – tombeaux, lieu de culte, anciens goulags, Kolkhozes, terre aride dévastée par des centaines d’essais nucléaires –, et les gens rencontrés. Volker Schlönforff tourne une quête initiatique dans un film profondément humaniste en magnifiant sa mise en scène dans l’enceinte de paysages sublimes, enveloppants, protecteurs et baignés d’histoire. Soit la capacité à réinventer le cheminement intérieur d’un personnage arpenteur de lieux à la manière des plus grands conteurs. Exaltant !

Geoffroy Blondeau

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Ulzhan.

Un film de Volker Schlöndorff. France / Kazakh / Allemagne. 2007. 1h45.

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