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Lore : Un chemin intérieur…

Lore. Un film de Cate Shortland. Angleterre / Australie. 2013. Durée 1h48.

Histoire : En 1945, à la fin de la guerre, Lore, une jeune adolescente, fille d’un haut dignitaire nazi, traverse l’Allemagne avec ses frères et sœurs. Livrés à eux-mêmes, au milieu du chaos, leur chemin croise celui de Thomas, un jeune rescapé juif.

Lore, sortit en 2013, est le deuxième film de la réalisatrice australienne Cate Shortland qui a été choisie pour réaliser le vingt-quatrième film estampillé Marvel avec Black Window prévu pour 2020.

© Rohfilm / Porchlight Films

D’un univers bien entendu totalement différent, Lore n’est pas conçu pour être didactique. Encore moins instructif au sens scolaire du terme. Il s’agit d’un essai filmique à l’esthétique singulière, très travaillée, invoquant un symbolisme exacerbé afin d’exprimer dans les tourments de la déréliction post-conflit (nous sommes en 1945 quelques jours après la réddition de l’Allemagne nazie) la fin d’une innocence pour le moins paradoxale – qu’elle soit réelle ou tacite –. Le sujet, fort, et qui n’a vraiment rien de facile, se tisse dans l’âpreté d’une fuite, celle de cinq enfants d’une famille d’un haut dignitaire nazi à travers l’Allemagne vaincue.

Le contexte est posé, abrupt. Il esquisse sobrement en quelques courtes minutes le cadre, forcément dérangeant, autour de cette famille aryenne en panique. Lore, l’aînée, a seulement quinze ans. Le benjamin est encore un bébé. Comme n’importe quel enfant, ils suivent leurs parents. Même si ceux-ci ont commis des crimes odieux, génocidaires convaincus d’appartenir à la « race » supérieure. La disparition du père, puis de la mère, scellera l’errance forcée de ces enfants nourris de propagande nazie dans une Allemagne dévastée devenue hostile. Les enfants, sous la direction de la réalisatrice australienne, deviennent les fantômes d’une barbarie abjecte, coupables involontaires des méfaits de leurs aînés, condamnés à découvrir – ou accepter dans le cas de Lore – la triste réalité. La transmission tient lieu de pivot. Elle est rappelée le temps d’une scène, lorsque la mère, sur le départ, glisse à Lore dans un rictus froid de ne jamais oublier qui elle est.

Le mal est là, enfoui dans les têtes, infectieux, sournois, implacable.

La confrontation des lieux traversés, des autres rencontrés (dont un garçon juif enclin à les aider) et de soi-même, procède de cette éducation a priori indépassable. L’explicite n’est pas la tasse de thé de la réalisatrice. Elle préfère triturer, en même temps que son “héroïne”, les atermoiements occasionnés par un tel renversement de valeurs. Quitte à ouvrir la voie d’un autre soi, loin de l’obéissance aveugle. L’originalité dans la prise de risque, néanmoins proche de la faute de goût, provient de la forme employée. Si esthétisante, métaphorique et  libératoire que peut être le film, la réalisatrice n’occulte jamais l’épouvante du nazisme, et invoque le mythe de la création du monde dans une relation à la nature exclusive, aussi belle que cruelle, déchirante que sensuelle. Si Lore la parcourt dans l’urgence d’une incompréhension, elle ne se révolte pas. L’obstination existe, la lutte aussi, comme la tentation de l’autre, même pour un juif.

La démarche de Cate Shortland est courageuse mais casse-gueule, tirant sur la corde d’une sensibilité maniérée. Heureusement, elle ne sombre jamais dans la facilité des films à message, niant philosophiquement le parti-pris de l’excuse gratuite. Au contraire, nous dirions que le regard se veut implacable malgré un caractère éthéré parfois trop appuyé.  De toute façon nous sentons que le fardeau devient de plus en plus difficile à porter à mesure que le voyage s’achève. Et Lore se rebellera au cours d’une dernière scène symbolique à bien des égards…

Geoffroy Blondeau

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