Le Hobbit : un voyage inattendu : Retour en Terre du Milieu…

Le Hobbit : un voyage inattendu. Un film de Peter Jackson. USA. 2012. Durée 2h49.

Histoire : Bilbon Sacquet cherche à reprendre le Royaume perdu des Nains d’Erebor, conquis par le redoutable dragon Smaug. Alors qu’il croise la route du magicien Gandalf le Gris, Bilbon rejoint une bande de 13 nains dont le chef n’est autre que le légendaire guerrier Thorin Écu-de-Chêne. Leur périple les conduit au cœur du Pays Sauvage, où ils devront affronter des Gobelins, des Orques, des Ouargues meurtriers, des Araignées géantes, et des Sorciers maléfiques…

© New Line Cinema / MGM

Depuis la sortie de la trilogie du Hobbit qui s’est achevée en 2014, nous savons aujourd’hui que tout ne s’est pas forcément déroulé comme prévu pour Peter Jackson. Mais le réalisateur néo-zélandais n’aura pas abandonné malgré un chemin semé d’embûches pour écrire, produire, réaliser et monter les aventures de Bilbo Sacquet, de la Comté, oncle de Frodon et personnage ô combien important dans la mythologie de J. R. R Tolkien.

Faut-il s’en réjouir a posteriori ? D’une certaine façon, oui, puisque la boucle a été bouclée par celui qui aura marqué le cinéma du merveilleux au détour d’une Communauté magistrale de plaisir cinéphile. Néanmoins, cette nouvelle plongée dans l’univers de la Terre du Milieu avait tout du projet maudit. Jugez plutôt : conflits juridiques entre la New Line (Major ayant produit la première trilogie) et Peter Jackson, crise financière de la MGM, départ du réalisateur Guillermo del Toro, tremblement de terre meurtrier en Nouvelle-Zélande, fronde syndicale, réécriture du scénario, ulcère perforé obligeant Peter Jackson à être opéré, essai d’une nouvelle technologie (HFR 3D cadencé à 48 images/seconde) décriée par des journalistes lors d’une projection test… On se dit qu’avec tout cela, le Hobbit : un voyage inattendu fut un petit miracle.

Mais qui dit miracle ne dit pas forcément chef-d’œuvre. Et si le film s’en est plutôt bien sorti jusqu’à séduire des millions de spectateurs en demande de dépaysement, il souffre indiscutablement la comparaison avec son/ses illustres(s) aîné(s). Question d’appropriation puisque Le Seigneur des anneaux est devenu au fil des ans la référence incontournable du film fantastique tendance merveilleuse. L’histoire se répète donc. Mais attention, elle n’est pas identique, juste construite autour d’un arc narratif très proche où un hobbit (Bilbo) est sollicité par un magicien (Gandalf) afin de prendre part à une aventure. Écrit par Tolkien en 1937 (soit une quinzaine d’années avant Le Seigneur des anneaux), le Hobbit est une œuvre moins grave, plus naïve, – elle cible les enfants –, sorte de quête initiatique introductive formulant les contours de la Terre du Milieu, monde féerique peuplé d’elfes, de nains, de magiciens, d’orques et de créatures en tout genre.

Deux options s’offraient alors au cinéaste néo-zélandais. i) Reprendre, dans le cadre d’un diptyque – choix premier de Guillermo del Toro –, l’histoire de Bilbo au sens strict du terme afin d’en raconter les péripéties, ton et enjeux du livre compris (la dramaturgie aurait été plus légère entre la farce de bon aloi et l’héroïc-fantasy à la sauce Donjons et Dragons). ii) S’enhardir, question scénario, afin de tricoter une nouvelle trilogie sous référence, c’est-à-dire liée à l’anneau, et où planerait constamment la menace d’un mal endormi prêt à se réveiller. Si Peter Jackson n’a rien occulté du Hobbit jusqu’à prendre son temps lors de la scène d’exposition sur la venue des nains à Cul-de-Sac, il se lance par la suite dans une quête effrénée sans temps mort où tout se bouscule au portillon.

Ainsi la reconquête du royaume perdu des nains d’Erebor, jadis confisqué par le terrifiant dragon Smaug, cohabite avec une menace qui gronde, incarnée, selon les dires du magicien Radagast, par un nécromancien tapi dans l’ombre. L’imbrication est de circonstance. Distillée par petite couche, elle brouille une narration quasi irréprochable même si beaucoup trop linéaire. Le souffle est présent, la dramaturgie non. Car l’anticipation d’enjeux futurs déjà contés lors d’une bataille globale dépassant de beaucoup les premiers pas de cette bande de joyeux nains gloutons ne saurait retranscrire avec exactitude le ton d’un livre plus léger dans son traitement.

© New Line Cinema / MGM

Peut-on vraiment en vouloir à Peter Jackson d’avoir voulu relier les deux histoires et poursuivre sur pellicule le travail de cohérence de l’écrivain ? Dès lors, il n’est pas étonnant que Peter Jackson ait volontairement noirci le tableau. Il donne de l’épaisseur à un personnage juste évoqué par Tolkien (le méchant orque Azog préfigurant les Uruk-Haï), fait du roi nain Thorin une figure noble et courageuse digne d’Aragorn, emplit Gandalf de doute et place Bilbo dans une posture différente de Frodon, l’orgueil prenant le pas sur le luxe d’un confort douillet. Le passage à Rivendell (demeure d’Elrond), au cours de laquelle la réunion des quatre est convoquée (Gandalf, Galadriel, Saroumane, Elrond), en dit long sur les prétentions de Jackson. Les guest font leur apparition, véritables icônes d’un inconscient devenu collectif au service d’une histoire dont les ramifications dépassent de loin l’or des nains.

Rien n’y suffit, hélas. Peter Jackson adapte le Hobbit en privilégiant la fureur d’événements mécaniques faits de rencontres, d’affrontements, de courses-poursuites… Tout s’enchaîne alors à la vitesse d’un grand huit, montagne russe fabuleuse où la virtuosité de Jackson n’est plus à démontrer. Mais contrairement au Seigneur des anneaux, il n’y a aucune menace agissante ni jeu de dupe à même de contraindre les protagonistes à faire des choix. Géants de pierre, Trolls, Ouargs ou Gobelins ne sont que des embûches d’une seule et même quête. La séquence avec Gollum casse fort heureusement cette monotonie et replace l’enjeu d’un film pivot qui revendique constamment une inscription par-delà son histoire.

Le lien est graphique – Gollum est monstrueux de vérité, splendeur d’interaction viscérale – comme narratif. Si la joute verbale entre Bilbo et Gollum vaut le détour (l’enjeu, primordial, sera l’anneau unique), elle s’inscrit comme la première pierre à l’édifice « jacksonnien » de nous conter le destin en marche. Ainsi, nous sentons poindre quelques angoisses préfigurant la Communauté de l’anneau, temps trouble où le monde des elfes disparaîtra au profit de celui des hommes.

Reste l’aspect visuel. Le franchissement semble irréversible. Le numérique dévore tout pour un résultat parfois proche du jeu vidéo dans sa cartographie des lieux visités. Nous regrettons les beaux décors naturels, les prothèses et autres maquillages réalistes (surtout pour les orques/gobelins tous passés à la moulinette de microprocesseurs fous). Mais la caméra virevolte comme jamais, se permet des prouesses invraisemblables, profite d’une réalisation carrée pour mettre en boîte des scènes d’action toujours lisibles.

Le Hobbit : un voyage inattendu nous ouvre un imaginaire foisonnant. Sans doute plus abrupt,  moins original – attendu ? –, moins dramatique et plus linéaire que ses prédécesseurs, le film arrive néanmoins à susciter un certain enthousiasme. La qualité de l’écriture (les dialogues restent au-dessus de la moyenne pour ce genre de production), de l’interprétation comme de la mise en scène aura sans doute donné raison à Peter Jackson d’être allé jusqu’au bout.

Geoffroy Blondeau

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