Cinq pièces faciles : Expression du doute…

Cinq pièces faciles. Un film de Bob Rafelson. USA. 1970. Durée 1h38

Histoire : Robert Dupea, dit Bobby, jeune fils de bonne famille et musicien promis à un  grand grand avenir, renonce à sa carrière, devient ouvrier et épouse une serveuse de bar. Alors qu’il retourne au foyer voir son père malade, il vit une brève aventure avec la petite amie de son frère et finit par tout abandonner en partant sur la route.

Ce qu’il y a de saisissant dans le film de Bob Rafelson quand on le (re)découvre aujourd’hui, tient dans sa construction narrative de l’évitement, sorte de fuite en avant d’un personnage torturé, mal dans sa peau, parfois cruel – envers les autres comme envers lui-même –, souvent ironique, mais dans une recherche de vérité qui lui échappe.

© Bernie Abramson

L’urgence avec laquelle le réalisateur nous raconte les atermoiements de Robert Dupea dit Bobby, fils de bonne famille devenu ouvrier ayant épousé une serveuse, scelle le tempo d’une force motrice qui grignote tout acte censé au profit d’éléments psychologiques d’une société fragile, éclatée, aux corps sociaux qui s’entrechoquent en pure perte, pour en faire objet cinématographique d’une modernité intergénérationnelle.

Si la société américaine est en pleine mutation post 68 – nous sommes en 1970 –, le refus des conventions sociales d’un « Ancien Temps » sert de terreau à l’errance de Bobby en lutte contre sa condition, lui, le nanti, incapable de trouver sa place. Les différents liens développés durant le film entre Bobby, sa femme Rayette, sa sœur, son frère, son père et Catherine, fiancée à son frère avec qui il va coucher, ne servent qu’à montrer l’incommunicabilité de Bobby, peu importe où celui-ci se trouve.

© BBS Productions

Faux road-movie aux allures de drame social, Cinq pièces faciles respire une liberté contradictoire entre pesanteur de classes, individualisme exacerbé et, au regard des comportements de Bobby, héritage à l’européenne. Ainsi, le piège mental va se refermer sur Bobby, citoyen de la bourgeoisie américaine coincé dans un no man’s land absurde fait de culture classique (il fut un virtuose de piano) et de paysages à l’attrait émancipateur. Interprété par un Jack Nicholson au diapason, ce personnage instable est en proie à la désillusion du monde, s’essayant à devenir un mari modèle aux yeux d’une femme qu’il trompe à la première occasion. Son errance est aussi instinctive qu’elle peut être profonde et maladive.

Première figure moderne de l’antihéros nihiliste, paumé, mal dans sa peau et, paradoxalement, précurseur de son époque, Bobby ne peut aimer les gens pour ce qu’ils sont, du père qu’il ne comprendra jamais à sa femme pourtant éprise de lui. Cet antihéros donc, capable sur un coup de tête de jouer du piano dans un camion de déménagement (quelle scène !!), vit dans un ailleurs insurmontable, schizophrène, ce qui le rend hermétique au bonheur simple sans que soit évoqué son refus d’assumer sa condition et son rang.

La fin est alors presque écrite. Pris dans une lutte des corps aussi bien sociale que psychologique, Bobby ne peut résoudre à lui seul cette crise identitaire ou le vide semble prendre le dessus sur un quelconque dénouement de façade. L’inéluctable trône, poussé par la déraison d’une société individualiste broyeuse de sens. Et Bobby face au reflet de sa propre image semble en comprendre toute la vacuité.

Geoffroy Blondeau

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