Les amants électriques: ballet sidéral…

Les amants électriques. Un film de Bill Plympton. USA. 2014. 1h16.

Histoire : Jake et Ella se rencontrent suite à un accident d’auto-tamponneuse et s’éprennent follement l’un de l’autre. Mais c’est sans compter le machiavélisme d’une garce qui sème le trouble chez les amoureux transis. Jusqu’où la jalousie la mènera-t-elle ? Entre envie de meurtres, tromperies en tout genre et un peu de magie, Jake et Ella sauront-ils surmonter leur rancœur ?

On aurait pu croire qu’à 66 ans, Bill Plympton, se serait quelque peu assagi. C’est mal connaître le réalisateur irrévérencieux de Hair High, qui n’a de cesse de triturer jusqu’à la dernière couche de gouache son cinéma pour en extraire une urgence incomparable dans le petit monde de l’animation pour adultes. Ces films, qu’on les aime ou pas, sont de folles valses aux sentiments se percutant dans la démesure visuelle du cycle infernal de l’existence.

© Bill Plympton Studios / Ed Distribution

La force de Plympton, c’est son style. Son interminable mouvement tout la fois grisonné, déformé, instable, foisonnant une liberté créatrice incomparable. Jusqu’à l’exubérance. Car rien n’est figé, au contraire, tout doit percuter la rétine, le cerveau, le cœur, les tripes. Pourvu que l’on ressente une émotion – ses obsessions –, dans un élan de transformiste se délectant des possibilités offertes par l’art du coup de crayon. Chez Plympton tout n’est qu’une question de perception. Ou de regard. Sans doute un peu des deux dans ce va-et-vient pénétrant entre l’observé et l’observable, le monde réel, physique, prégnant et celui, plus aérien, cérébral, iconique de la métaphore, faisant de l’Amérique un laboratoire aux fantasmes qu’il aime tant croquer, parodier, triturer, exalter, accuser ou exagérer.

Ici, en effet, il exalte dans un continuum temporel d’une histoire d’amour aux aléas presque terre à terre, la confusion des sentiments. Il entrechoque, comme dans un ballet d’autos tamponneuses, l’attraction (coup de foudre), la rupture (tromperie supposée) et les métamorphoses les plus inattendues. Si l’aspect narratif se veut plus classique – ce que le film est, par ailleurs – se sont les prouesses visuelles qui motivent une poétique insatiable aussi inespérée, ludique, tragique, qu’irréelle. Le flot de la vie nous envahit, déborde du cadre, rompt avec la monotonie des simulacres d’amour en manque de représentation. Le cinéaste abuse à merveille de son privilège de dessinateur pour animer sans détour cette histoire folle d’amants contrariés dans la simplicité frappante des films presque mutiques ponctués, ça et là, par l’art de l’onomatopée et des trouvailles visuelles.

© Bill Plympton Studios / Ed Distribution

À ce titre, que dire, de l’introduction de ces Amants électriques ? Qu’elle est imparable, immersive, intrigante, érotique, jouant à fond sur les formes, les sons, les ambiances, en nous dévoilant Ella sous toutes les coutures. Le ton est donné. Il ne faiblira jamais. Faisant de la Femme la créature savante, celle qui détient les mille pouvoirs, raison du déséquilibre comme de la stabilité. L’homme, lui, est réduit à la puissance physique, acte péremptoire de pénétration, organique soumission de sa fonction première. Le flot infini de la vie se jouera de nos deux amants pour le meilleur comme pour le pire. Et quelles perspectives pour souligner – imprégner – les méandres de cette histoire banale où la jalousie s’en mêle.

Plympton redéfinit l’acte d’adultère dans les précipices qui s’y déploient. Les variations s’enchaînent, deviennent redondantes, accumulent leurs saveurs, leurs horizons, leurs folies. Au point de convoquer dans un tourbillon frénétique, roman à l’eau de rose, film noir, ambiance de fête foraine, intrusion fantastique liée à la métempsychose. Lorsqu’Ella décide dans un acte désespéré de changer de corps grâce à la machine trans-âme du magicien El Merto, elle prend possession du corps des maîtresses de son ancien amant. La transfiguration opère et sème le trouble au point de mélanger dans un même élan passionnel animation et amour dans un jeu troublant de vie et de mort.

Geoffroy Blondeau

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