La nuit nomade : dernière transhumance…

© ZED / Arte France Cinéma

La Nuit nomade est un voyage vers un ailleurs perché à plus de 4 500 mètres d’altitude, sur les hauts plateaux de la chaîne himalayenne. En bon documentariste, Marianne Chaud laisse le temps au temps et se refuse à tout didactisme ethnocentré sur les raisons qui poussent aujourd’hui les derniers bergers nomades du Karnak (province indienne du Ladakh) à migrer vers la ville. Au contraire, elle pose son regard d’ethnologue passionné sur ces visages marqués par la répétition des transhumances annuelles. De fait, le territoire impose sa loi, son rythme et sa cruelle vérité aux familles qui composent encore cette communauté éprise de liberté.

L’objectif de Marianne Chaud aura consisté à façonner un espace d’échange dans cet espace de vie bientôt compté. Sa maîtrise de la langue facilite grandement cette incursion dans l’intime d’un quotidien exigeant. À tel point que les langues se délient assez naturellement. Il n’en faut pas plus pour que la cinéaste nous « croque » ces bergers des hauts plateaux tour à tour drôles, désabusés, fiers, généreux, philosophes.

Par l’entremise d’une caméra discrète à même de saisir les enjeux humains qui se nouent, la question du choix comme cas de conscience se dessine jusqu’à hanter le documentaire. En effet, au-delà de l’impératif économique qui oblige les familles nomades à revendre leur troupeau au boucher local pour avoir la possibilité de descendre vers la ville, c’est bien le rapport douloureux à la terre et à cette vie quotidienne à 4 500 mètres d’altitude qui est abordé. Pour ceux qui restent, point de salut. Ni de fausses illusions.

L’opposition bon enfant entre le père Tundup, qui n’arrive pas à se faire à l’idée d’abandonner sa vie de toujours, et le fils Kenrep, attiré par l’expérience citadine, exemple admirablement le seul choix qui subsiste : Rester ou partir. La liberté n’a pas de prix. La singularité non plus. Les éleveurs, d’une lucidité frappante, l’ont que trop bien compris. Et pourtant, chaque année, ce sont des familles entières qui décident de quitter la montagne.

Marianne Chaud réussit son pari en nous parlant avec légèreté d’un sujet grave : la disparition d’une culture. Elle signe aussi un documentaire saisissant, reflet d’un monde multiple qui n’a de cesse de mourir pour mieux ressusciter. Si nous y croyons.

Geoffroy Blondeau

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La Nuit nomade.

Un film de Marianne Chaud. Sortie le 4 avril 2012. Durée 1h30.

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