Killer Joe : La diabolique Amérique…

Avec Killer Joe William Friedkin signe, cinq ans après l’inespéré Bug (2006) et sa vision paranoïaque d’une intensité maladive, un polar crasseux d’une amoralité confondante en forme de jeu macabre où le malin s’immisce à la moindre tentation.

© Voltage Pictures / ANA Media

Ce qui restera sans doute comme le dernier film du maître, est une variation tragi-comique un brin perverse de la condition humaine, élaborée sous la forme d’un simili polar violent, trash, sordide et virtuose qui vire, dans sa partie finale, dans le grand guignol. On lui pardonnera cette légère outrance visuelle – mais, au demeurant, assez jubilatoire –, l’intensité narrative ne faisant presque jamais défaut.

De fait, la force de Killer Joe va bien au-delà du pacte signé en lettres de sang entre Chris (le fils), Ansel (le père), et Killer Joe Cooper, flic ripou tueur à gages à ses heures. Si le réalisateur de French Connection n’y va pas avec le dos de la cuillère (scènes de nudité explicite, violence hardcore, perversions psychologiques, physiques ou sexuelles), il arrive à créer des interstices d’ambiguïtés entre chaque situation, chaque personnage, chaque rebondissement.

D’où la sensation d’assister à une farce diabolique ou l’exubérance des caractères convoqués nous renvoie à l’image d’une Amérique profonde incapable de voir le mal qui la ronge, la nécrose, la tue. L’aspect cru du film – que certains trouveront caricatural, stéréotypé, gratuit dans sa violence conclusive – flingue la moindre humanité au profit d’un jeu de dupe où les faiblesses de chacun deviennent les arguments implacables d’un cinéaste qui sait manier comme personne l’art de l’ironie.

Ainsi Friedkin se délecte de ces figures tristes, malchanceuses car paumées, contraintes de subir et de faire subir une violence au quotidien, inscription fataliste d’une société télévisuelle avilissante remplie de mobile homes vétustes où se scellent les drames humains.

La farce est macabre, le happy end proscrit, le refuge impossible.

De cette démence presque ordinaire viendra le mal, incarné par un Matthew McConaughey transfiguré. L’acteur prête alors son physique de playboy au service de cet ange exterminateur. Électrisant en diable, parfait en Lucifer manipulateur, en jouisseur froid et implacable, il tient ici le rôle de sa vie et sublime deux scènes devenues cultes avec, pour l’une, Juno Temple, et, pour l’autre, la merveilleuse Gina Gershon. Killer Joe distille une vivacité très « tarantinesque » où l’art de la scène, unité de temps et de lieu qui circonscrit les agissements des différents protagonistes, est à chaque fois poussé à son paroxysme.

© Voltage Pictures / ANA Media

Et comment ne pas se laisser embarquer par cette danse crépusculaire en forme de synthèse charnelle de l’œuvre du cinéaste ?

Le film de Friedkin est un pied de nez brillant, aussi complexe qu’il demeure gratuit – donc effroyable –, sur le dérèglement des valeurs censées fonder notre société. La raison ? La vacuité de ces mêmes valeurs qui, au cours de l’histoire, révèlent leurs ambiguïtés ontologiques. Las, il ne reste plus que des hommes et des femmes soumis à leurs propres regards.

L’impertinence de Friedkin nous offre, à défaut d’un grand polar noir métaphysique sur le concept du bien et du mal, un drame familial virtuose sur la décadence de notre civilisation.

Geoffroy Blondeau

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Killer Joe.

Un film de William Friedkin. USA. 2011. Durée 1h42.

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