Terraferma : le cri du cœur…

Terraferma. Un film de Emanuele Crialese. Italien, Français. 2012. Durée 1h28.

Histoire : Une petite île au large de la Sicile, à proximité de l’Afrique. Filippo, sa mère et son grand-père n’arrivent plus à vivre de l’activité traditionnelle de la pêche. L’été arrivant, ils décident de louer leur maison aux touristes, qui arrivent de plus en plus nombreux chaque année. Un jour Filippo et son grand père sauvent des eaux un groupe de clandestins africains malgré l’interdiction des autorités locales. 

Sortie en 2012, le film de Emanuele Crialese se regarde aujourd’hui de deux façons. La première pour ce qu’il raconte, factuellement, dans ce que le droit édicte mais que la raison ne peut accepter. La deuxième, à l’aune de l’amplification de la problématique des migrants que l’Europe est incapable de gérer avec l’humanité qui s’impose.

© Rai Cinema / Cattleya

Terraferma est une fable contemporaine sur « l’autre », cet habitant du monde, migrant du sud, condamné à vaincre la mort pour aller chercher un salut souvent cher payé. Il serait tentant de définir le film comme une synthèse brillante de Respiro (2007) et Golden Door (2003), les deux derniers opus cinématographiques du réalisateur italien. Si la filiation existe, l’imbrication des thématiques abordées est plus complexe, pour un résultat cristallisant nombre de paradoxes. Un peu comme si ce monde « mondialisé » n’arrivait toujours pas à se comprendre lui-même malgré les évidences qui l’étreignent.

Si le discours est militant (Crialese n’hésite pas à taper là où ça fait mal en stigmatisant la politique d’immigration de l’ancien président du conseil italien Silvio Berlusconi), il n’est pas vraiment politique. De fait, la dramatisation des destins qui s’entrechoquent entre terre et mer se porte vers la morale, l’éthique, la personnalisation. Il s’agit, pour les différents protagonistes, d’opérer un choix. Entre devoir et liberté. Entre tranquillité et prise de risque. Malgré la situation économique de cette petite île perdue au large de la Sicile (Lampedusa). Malgré les lois très strictes encadrant les boat people et l’immigration, quelle qu’elle soit.

Au-delà de la question fondamentale de l’entraide entre les peuples, le cinéaste nous dessine une peinture sociale forte, sans doute un peu stéréotypée mais jamais grossière, de ce bout de territoire vaincu par une économie ogresse, autophage, insensible à la détresse d’une population locale désormais envahit chaque été par une horde de touristes qu’il faut à tout prix protéger. Le désordre ne serait alors nullement dû aux migrants africains venant « s’échouer » sur les côtes italiennes, mais bien à la perte des valeurs morales d’une île devenue aussi aride que ses flancs de falaises.

Le film, sans perdre de son intérêt, s’enlise quelque peu dans la démonstration dès l’irruption de Sara et de son fils après qu’ils aient été sauvés des eaux par Ernesto, le grand-père pêcheur. Les visages de cette famille d’insulaires prennent le pli de la posture, à tour de rôle qui plus est. Ernesto brave l’interdit de la loi en sauvant de la noyade des clandestins ; Guilietta, la mère, épuisée par une vie de rigueur patriarcale, prend sur elle pour ne pas mettre dehors Sara et son fils ; Filippo, le fils, semble plus en retrait, attiré par une touriste du continent, avant de réagir en deux temps et de façon contradictoire.

Traversé de fulgurances poétiques rares, Terraferma se construit en réaction, comme en conscience, face à l’injustice des hommes et des situations qui en découlent. La vision du réalisateur, volontairement polyphonique, force sur les contrastes pour énoncer des convictions et nous embarquer dans un réalisme stylisé à l’émotion simple.

Pour toutes ces raisons, le film d’Emanuele Crialese n’est pas un manifeste en forme de brûlot. C’est un cri du cœur. Nous lui pardonnerons donc volontiers son manque de complexité.

Geoffroy Blondeau