Into Eternity : documentaire kubrickien

Into Eternity. Un film de Michael Madsen. Danois, Italien, Suédois, Finlandais. 2011. Durée 1h15.

Résumé : Creusée dans le nord de la Finlande, à Onkalo, cette gigantesque grotte a été choisie pour abriter durant cent mille ans des déchets nucléaires. S’adressant aux générations futures, ce documentaire en forme de film de science-fiction montre les travaux gigantesques entrepris – cinq kilomètres de galeries à 500 mètres sous terre – tout en posant la problématique de l’élimination des déchets radioactifs sous l’angle de la temporalité. Impliquant une responsabilité millénaire, celle-ci nous oblige à adopter une autre échelle de durée.

© Chrysalis Films

En face d’un tel documentaire (sa maîtrise est juste remarquable), nous nous demandons un instant s’il ne s’agit pas d’un essai filmique monté de toute pièce, sorte de docu-fiction philosophico-spirituel censé nous mettre en garde contre les risques, bien réels ceux-là, du stockage des déchets radioactifs. Eh bien non ! Into Eternity est un « vrai » documentaire portant sur un vrai projet nucléaire d’enfouissement financé par un vrai pays, la Finlande.

Cinématographiquement brillant– ce qui est rare pour un documentaire –, Into Eternity est également conjoncturel puisqu’il entre directement en résonance avec la catastrophe de Fukushima. La question posée nous semble alors évidente, actuelle, presque basique : que faire de nos déchets radioactifs, déchets dont la durée de vie est estimée à plus de 100 000 ans ? Afin d’appréhender une telle temporalité, vertigineuse à l’échelle humaine, le gouvernement finlandais autorisa dès 2004, et dans sa toute bienveillance hasardeuse, la construction du projet Onkalo (qui signifie grotte en finnois), gigantesque complexe de stockage des déchets nucléaires situé à 500 mètres de profondeur  et dont la date de mise en activité est prévue pour 2100. Ainsi donc nos déchets toxiques reposeraient en paix, pour l’éternité…

Si la réalisation d’un tel projet est tout simplement unique dans l’histoire de l’humanité, l’investigation menée par le cinéaste danois Michael Madsen nous entraîne bien au-delà des schémas classiques du documentaire. Le spectateur se retrouve embarqué au cœur d’une réflexion habillée de science et de fiction, où les certitudes des spécialistes interrogés s’effritent au profit de conjectures plus ou moins rassurantes, contradictoires, ubuesques, terrifiantes. En effet, comment pourrait-on avoir la moindre idée de ce qu’il se passera dans 100 000 ans d’un point de vue géopolitique, technologique, voire philosophique ? Le sujet est en or et explique à lui seul la raison pour laquelle Madsen ne dit rien (ou si peu) sur l’origine et la phase de construction du complexe Onkalo. Ce qui l’intéresse est ailleurs, du côté des dilemmes, entre un danger qu’il faudrait prévenir coûte que coûte ou bien enfouir à jamais comme un secret inavouable. Pour les scientifiques interrogés, le site doit tomber dans l’oubli, meilleur moyen, selon eux, de résister aux déséquilibres d’un monde aujourd’hui incapable de gérer un tel héritage.

En l’état, le principe de précaution perd son sens premier puisqu’il est laissé aux aléas d’une temporalité bien trop vaste pour être maîtrisée par l’homme. De toute façon le danger guette car la filiation du  nucléaire est ainsi assurée. Sa dangerosité à travers les âges aussi. Le paradoxe se dévoile, inéluctable, faisant d’Into Eternity un film sanctuaire. Comme sacralisée, l’énergie nucléaire va être embaumée par des apprentis sorciers jouant aux tortionnaires.

Et puis, étrangement, le cinéaste refuse d’aborder la réponse technologique comme solution d’avenir. Il préfère, en toute honnêteté, nous conter autre chose, sorte d’évasion fantasmatique coincée entre deux interviews feutrées. L’aspect documentaire s’efface pour revêtir le costume passionnant de la nouvelle de science-fiction. Riche visuellement, la caméra de Madsen se glisse dans les entrailles d’une terre nécrosée par la folie des hommes. Les longs travellings obsédants de ce noir dessein, rythmés par la musique de Philip Glass et Arvo Pärt,  répondent comme un lointain écho à la blancheur figée des paysages finlandais. Il y a quelque chose de flippant dans le documentaire de Michael Madsen : il serait prophétique. Mais de quoi au juste ? D’une époque incapable de résoudre les problèmes immédiats et qui, sans relâche, trouvent les moyens de les reporter sine die.

Michael Madsen vient tout simplement de créer le premier documentaire d’anticipation des temps modernes. Juste brillant.

Geoffroy Blondeau

 

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