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Le cinéma et la pandémie mondiale : Vers un autre cinéma ?

Pandémie oblige, le report des principaux films des grands studios s’enchaîne à l’instar du dernier opus de James Bond, Mourir peut attendre, qui vient d’être repoussé une troisième fois à l’automne 2021. Si je mets de côté la stratégie discutable de la Warner qui propose pour 2021 de sortir tous leurs films simultanément en salles et via la plateforme HBO Max, poussée sans doute par l’échec en salles de Tenet durant l’été 2020, les autres grands studios jonglent bien maladroitement entre le report pur et simple, les sorties façon Warner (la Paramount vient d’annoncer qu’elle allait bien sortir ses films en salles, mais seulement 45 jours avant de les diffuser via leur plateforme Paramount+) ou la diffusion directe via des plateformes numériques comme l’a été Soul, le dernier-né des studios Pixar diffusé sur plateforme Disney+.

© HBO max

Si le choix assez radical de la Warner (l’intégralité de son catalogue des sorties est concernée) ne doit durer que pour la seule année 2021, la boîte de Pandore vient de s’ouvrir et personne ne sait aujourd’hui quel malheur pourrait bien en sortir.

Une telle hybridation ne peut que fragiliser l’exploitation classique en salles, et donner, qui sait, des tentations peu avouables de la part de certains studios – grands comme petits –, même si la mort programmée du cinéma n’est pas encore d’actualité malgré la baisse faramineuse de la fréquentation un peu partout dans le monde en 2020, Chine mis à part (entre 60 et 80% selon les sources).

La salle comme vecteur de lien social

Malgré tout, comment pourrais-je envisager une seule seconde la fin d’un art protéiforme vieux de 125 ans aussi fédérateur que le cinématographe ? Non, nous ne pouvons pas céder à de telles pensées et si c’est au pouvoir public d’insuffler un soutien post-Covid en lien avec les professionnels de la profession, il faut qu’il y ait une stratégie programmatique claire, raisonnée et surtout rapide – avant l’été – auprès d’un secteur en souffrance qui demeure par la salle de projection un point de rendez-vous culturel de masse incontournable, synonyme de lien social. Créer des poches d’évasion loin d’un quotidien devenu mortifère, car anxiogène, est plus que nécessaire surtout si l’on pense que le cinéma pourrait bien se voir « mourir » deux fois :

– Une première fois par l’imposition d’un cadre sanitaire strict qui aurait peut-être mérité une plus grande concertation, voire adaptabilité, avant d’obliger les salles à tirer le rideau et repousser, hélas, leur activité sine die. Des vies ont sans doute été protégées, mais si l’on tient compte de l’importance du réseau de salles en France, des connaissances accumulées autour de cette maladie et de la campagne vaccinale qui a débuté – malgré la survenue des « fameux » variants –, il est temps de repenser au plus vite un redémarrage d’une activité qui peut s’organiser afin d’éviter le fameux brassage tant redouté par les autorités.

– Une deuxième fois par effet de lassitude et de désintérêt de nos concitoyens qui ne songeraient plus à sortir de chez eux pour aller voir un film seul, en famille ou entre amis. Ce risque, que j’estime finalement peu probable, n’est pourtant pas à écarter même si le désir d’évasion, de partage et d’ouverture dans des lieux bannis depuis un an déjà gronde de plus en plus fort au sein des cinéphiles et de la population en général.

Et nous nous rendons compte de l’importance que revêt cet impératif culturel dans ce qui est là, à la fois si loin et si proche, et qui fait de l’existence une ouverture, un dépaysement, une découverte, un débordement abolissant les frontières dans cet absolu de partage et d’émotions devant des films, des concerts, des expositions ou des spectacles vivants. Nous enlever cette accessibilité par mesure de précaution sans qu’aucun horizon ne soit aujourd’hui clairement défini plombe le moral de tous, même si nous prenions en compte la part d’ajustement liée au public, forcément hétéroclite, dans son rapport à la culture. C’est dire l’urgence de ne pas laisser cette situation perdurer jusqu’à l’agonie.

Quoi penser du développement des plateformes streaming ?

Et c’est précisément là que le positionnement alternatif, voire concurrentiel, des plateformes est à craindre. Comment ne pas déplorer la distorsion actuelle en faveur du Home Cinema, c’est-à-dire de la culture chez soi, entre soi, faute de mieux. De ce constat un peu triste, il n’est pas incongru de se pencher sur le système actuel basé sur l’accélération de la dématérialisation des biens. Si la consommation s’y est engouffrée avec la frénésie qu’on lui connaît, il serait dommage, pour ne pas dire dommageable, que la culture subisse pareil affront et devienne, là aussi, une simple donnée algorithmique répondant à des critères préétablis pour cibler différents cœurs d’un public que l’on aura asservi.

Il reste une chance, non négligeable je vous l’accorde, pour que le cinéma se réinvente une nouvelle fois et arrive à évoluer vers une diversification d’approche – d’accroche même –, tant dans sa géométrie de fabrication que dans la redéfinition d’un modèle a contrario de celui qu’on dit « hollywoodien », panthéon peut-être bientôt dépassé d’une production dont le paradigme du “blockbuster” s’est imposé au milieu des années 70.

Au-delà de l’impact économique désastreuse liée à la crise sanitaire actuelle, celle-ci peut rebattre les cartes d’une production mondiale qui se doit d’être plus responsable, moins dispendieuse, peut-être plus recentrée sur l’aspect local, donc circonscrit, des différents temps, genres, espaces à même de proposer un cinéma neuf et séduisant capable de capter l’attention d’un public en demande de singularité.

Qu’est-ce que le cinéma ?

Il ne faut jamais oublier d’où vient le cinéma, art ludique issu des parcs d’attractions, lieu vivant par excellence et objet de toutes les expériences visuelles. Or en mettant en danger la raison d’être des salles, les plateformes dévient cette raison d’être et bousculent la question de ce que peut bien être le cinéma : est-ce avant tout un lieu de visionnage spécifique sans étiquette de « genre cinématographique » qu’il faut sacraliser, donc sauvegarder, ou bien une façon de produire et de proposer des histoires sans forcément établir un soubassement narratif favorisant l’art du récit dans l’élaboration de la psychologie de personnages crédibles et travaillés ?

La question de la provenance des fonds devient dès lors cruciale, car comment blâmer une plateforme qui, outre une pandémie mondiale que personne n’aurait pu prévoir, opère depuis quelques années une forme d’OPA sur le cinéma, son mode de production et surtout de diffusion. Nous le voyons, les grands studios lui emboîtent le pas pour créer leur médium en streaming. La finalité n’est donc pas tant de ne pas faire du cinéma que de lui préférer une diffusion mondialisée par foyer d’abonnés. La finalité première de « faire » des films qui sortent en salles devient alors secondaire. Le côté superfétatoire originel répond en réalité à des logiques de rentabilité décloisonnée faisant la part belle au mode de visionnage multiple dont l’utilisateur détient les usages. La folie d’un expansionnisme économique ne menant nulle part, Hollywood ne pourra pas continuer à produire des superproductions à 250 millions de dollars et nous faire croire qu’il s’agit là d’un modèle équilibré construit pour durer éternellement. Avatar de Cameron, autant que Jauja de Alonso, sont des films de cinéma, pour le cinéma. Si personne ne peut en douter, le risque serait d’établir une sélection entre les films qui auraient le droit à une sortie en salles et ceux que l’on réserverait uniquement à la commande chez soi.

Alors, oui, les films de super-héros dont on prédisait la fin sont encore là. Ils remplissent les salles et restent la tête de gondole d’Hollywood dont l’axe d’équilibre joue désormais sur trois pôles : le marché intérieur, celui à l’international – dont l’Europe – et, le plus important, le marché chinois. Ce qui sous-entend le recours à un universalisme de convenance, synonyme d’un affadissement mondialisé dont le but est de plaire au plus grand nombre pour récolter le plus d’argent possible. Et quoi de mieux que les plateformes pour diffuser cette vision uniformisée d’un cinéma spectaculaire, mais manquant de plus en plus de singularité. Tout ne serait donc pas si simple que cela.

Que faire quand le cinéma d’auteur s’en mêle ?

Et là il y a de quoi s’inquiéter – pour prolonger le paragraphe précédent –, quand je vois des réalisateurs s’engouffrer dans la gueule de Netflix, pour ne pas le citer, et nous proposer des œuvres de cinéma plutôt qualitatives qui auraient normalement toute latitude pour faire le bonheur des salles obscures (je pense, au hasard bien sûr, à Roma de Cuarón, à The Irishman de Scorsese ou encore à Mank de Fincher). Et j’ose à peine mentionner le comble de l’hypocrisie quand il s’agit de les présenter lors de festivals ou en sortie limitée dans quelques salles pour qu’ils puissent concourir à la course aux prix, comme les Oscars par exemple.

Si de tels metteurs en scène cautionnent une autre façon de « consommer » du cinéma, en parallèle avec les sorties plus consensuelles que sont Soul, Wonder Woman II ou Mulan, il en va de la survie d’une pratique qui, avec la durée de la pandémie et la fermeture des salles de cinéma, risque d’étioler ce lien physique et collectif des spectateurs avec les films dont ils vont à la rencontre.

Produire différemment en proposant des alternatives cinématographiques crédibles au modèle hollywoodien tout en réduisant les budgets de certains films peut être un moyen de repenser un mode de diffusion d’un art technologique en perpétuelle évolution. Si nous ne pouvons pas arrêter la multiplication des supports de visionnage – Home Cinema, tablettes, smartphones –, sanctuariser les salles, en réduire le nombre, comme celui des films produits pour une exploitation physique de qualité s’affirme comme une nécessité.

Geoffroy Blondeau

Une réflexion au sujet de « Le cinéma et la pandémie mondiale : Vers un autre cinéma ? »

  1. Probablement les salles de cinéma devront-elles proposer d’autres choses que la simple projection d’un film, pour renouer avec l’aspect social, le rôle de lieu de convivialité, d’échange, bref de culture, qu’elles ont longtemps constitué ? Peut-être une dissociation doit-elle être faite dans la réflexion, entre les salles de cinéma Arts et essai et les salles de projection “de masse” et de divertissement (multiplexes) ? Quoi de commun entre l’importance sociale d’un petit cinéma de province et l’industrie du divertissement côtoyant dans les centres commerciaux les fast-foods et supermarchés ? (Parmi bien des interrogations soulevées par ton article, qui ouvre bien des pistes…)

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